720 nanomètres. C’est là que s’arrête le spectre visible humain, là où le rouge le plus profond vire dans l’obscurité, et là où la libellule, elle, continue de voir. Une étude publiée en janvier 2026 dans la revue Cellular and Molecular Life Sciences par des chercheurs de l’Université Métropolitaine d’Osaka vient de confirmer quelque chose de vertigineux : une protéine visuelle nouvellement identifiée permet aux libellules de détecter la lumière rouge foncé et proche infrarouge en utilisant un mécanisme étonnamment similaire à celui des yeux humains. Un insecte de quelques grammes perçoit donc une couleur physiquement hors de portée de notre rétine. Et cette couleur, il l’utilise pour chasser, pour se reproduire, pour survivre.
À retenir
- Les libellules perçoivent une longueur d’onde à 720 nm, au-delà de la limite visible humaine
- Elles possèdent 20 pigments visuels contre seulement 3 pour l’homme, créant un univers sensoriel radicalement différent
- L’évolution a inventé deux fois la même solution moléculaire, séparée par 300 millions d’années
Sommaire
- Une rétine qui dépasse le spectre humain
- Chasser dans une fréquence invisible
- Une évolution qui a réinventé la même roue, deux fois
- Ce que l’œil d’un insecte peut offrir à la médecine
Une rétine qui dépasse le spectre humain
Pour comprendre ce que cela signifie concrètement, il faut revenir aux bases. Les humains perçoivent les couleurs de la lumière grâce à une protéine appelée opsine dans l’œil, et trois types d’opsines, correspondant à la lumière bleue, verte et rouge, sont responsables de notre vision des couleurs. Trois opsines. C’est tout. Une palette qui nous semble suffisante, mais qui est en réalité remarquablement étroite.
Les libellules, elles, jouent dans une autre catégorie. Une étude japonaise sur les variantes du gène de l’opsine chez la libellule a montré que les yeux de cet insecte sont dotés de vingt pigments leur permettant de distinguer des nuances de couleurs très variées depuis l’ultraviolet jusqu’au rouge profond. Vingt pigments contre trois. Le rapport est brutal. Mais la découverte de 2026 va plus loin encore : les chercheurs ont identifié une opsine de libellule qui détecte la lumière à environ 720 nm, ce qui se situe en dehors de l’extrémité rouge la plus profonde de notre spectre visible.
Pour mettre ce chiffre en perspective : notre œil commence à perdre toute sensibilité aux alentours de 700 nm. La libellule, elle, capte encore des signaux lumineux là où notre cerveau ne reçoit plus rien. Selon le professeur Terakita, il s’agit de « l’un des pigments visuels les plus sensibles au rouge jamais découverts ». « Les libellules peuvent probablement voir plus profondément dans la lumière rouge que la plupart des insectes. »
Chasser dans une fréquence invisible
Les libellules ont une réputation de vision particulièrement riche comparée à beaucoup d’autres insectes. Elles chassent des proies rapides en plein vol, repèrent leurs rivaux et interagissent à grande vitesse, leurs yeux ne sont pas là pour faire joli. Chaque détail de leur appareil visuel est une adaptation forgée par des centaines de millions d’années de pression évolutive.
Avec 15 000 facettes en moyenne sur chaque œil, jusqu’à 30 000 pour les plus grosses, les libellules ont une vue exceptionnelle qui laisse peu de répit aux autres insectes. La libellule perçoit 200 images par seconde, contre 60 pour l’œil humain, ce qui signifie que ce qui nous apparaît comme un mouvement fluide ressemble pour elle à une série d’images quasi immobiles, un avantage décisif pour verrouiller une cible en vol.
La sensibilité au rouge profond s’inscrit dans cette logique de prédateur de précision. Les scientifiques ont découvert des différences significatives entre les libellules Asiagomphus melaenops mâles et femelles en termes de réflectance rouge à proche infrarouge, ce qui suggère que détecter ces longueurs d’onde aide les mâles à distinguer rapidement les membres du sexe opposé pendant le vol. les signaux quasi-infrarouges que les libellules émettent sur leur corps fonctionnent comme un code de reconnaissance invisible à leurs proies et à leurs prédateurs, mais parfaitement lisible pour leurs congénères.
Chez l’adulte, certains pigments, opsines bleues et UV, sont principalement situés sur la partie supérieure de l’œil, alors que les rouges le sont plutôt sur la partie inférieure, ce qui améliore leur capacité à bien observer leurs proies rapides qui apparaissent plus sombres et nettes sur le fond bleu du ciel. La rétine est littéralement divisée en zones spécialisées, chacune optimisée pour un contexte visuel différent.
Une évolution qui a réinventé la même roue, deux fois
Le détail le plus stupéfiant de cette étude n’est pas que les libellules voient dans le quasi-infrarouge. C’est la manière dont elles y sont parvenues. Selon Ryu Sato, étudiant en master à l’Université d’Osaka et premier auteur de l’étude : « Le mécanisme par lequel l’opsine rouge des libellules détecte la lumière rouge est identique à celui de l’opsine rouge chez les mammifères, y compris les humains. C’est un résultat inattendu, suggérant que le même processus évolutif s’est produit indépendamment dans des lignées très éloignées. »
La libellule et l’humain ont donc inventé, chacun de leur côté, la même solution moléculaire pour voir le rouge. On appelle ça l’évolution parallèle, ou convergente. Les libellules semblent utiliser un mécanisme similaire aux mammifères pour la sensibilité aux grandes longueurs d’onde, bien que ce trait ait évolué indépendamment. C’est un exemple frappant d’évolution convergente — la façon dont la nature trouve des solutions similaires chez des créatures très différentes. Séparées par plus de 300 millions d’années d’évolution, une mouche aquatique ancestrale et les premiers mammifères ont abouti à la même architecture protéique. La probabilité de ce résultat laisse perplexe.
Ce que l’œil d’un insecte peut offrir à la médecine
Les chercheurs d’Osaka ne se sont pas arrêtés à la description. L’équipe a montré qu’ils pouvaient modifier la réponse spectrale de l’opsine en remplaçant un acide aminé à un emplacement spécifique par un acide aminé provenant de la crevette mante, la seule autre créature connue pour détecter la lumière à des longueurs d’onde encore plus longues. Cette version mutée de la protéine présente un décalage significatif vers le rouge, avec un pic d’absorption se déplaçant d’environ 10 nm. Soumise à une lumière proche infrarouge à 738 nm, la réponse cellulaire de la variante décalée vers le rouge était 10 fois plus forte que pour l’opsine naturelle.
L’application visée est l’optogénétique, une discipline où des protéines photosensibles sont activées par la lumière pour déclencher des réponses cellulaires ciblées, notamment pour traiter des maladies neurologiques ou neurodégénératives. La lumière proche infrarouge pénètre plus profondément dans la peau et les muscles que la lumière bleue ou verte. Cette opsine de libellule, naturellement accordée à ces grandes longueurs d’onde, pourrait être utilisée pour déclencher des traitements médicaux activés par la lumière au plus profond du corps.
C’est le paradoxe savoureux de cette recherche : pour soigner le cerveau humain, les pistes les plus prometteuses viennent d’un insecte qui vole depuis le Carbonifère et dont le système visuel nous dépasse sur presque tous les plans. Les libellules sont déjà connues pour leur vitesse et leur précision comme chasseurs aériens, mais cette recherche suggère que leur monde sensoriel inclut des signaux que beaucoup d’autres insectes ne peuvent simplement pas détecter. Et que nous ne soupçonnions pas.
Sources : gdtimag.com | larevuedudigital.com


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