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«Les grues volent vers le sud»: quatre mois dans la peau d’un octogénaire

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Alors que les outardes reviennent pour nicher en terres québécoises, signant l’arrivée du printemps, les grues de la primo-romancière suédoise Lisa Ridzén se posent, elles aussi, en terres francophones, après un impressionnant voyage autour du globe.

C’est qu’en à peine deux ans, Les grues volent vers le sud a déjà connu un destin hors du commun dans plus de quarante langues, lauréat de prix littéraires bien sûr suédois, mais aussi tchèques et vietnamiens. Les droits pour en faire un film ont été vendus à la compagnie de production B-Reel (que l’on connaît bien ici pour Midsommar, 2019).

Jointe par Le Devoir chez elle, dans une région rurale du nord de la Suède, la trentenaire s’étonne encore de voir cette fiction, à laquelle elle accole l’étiquette d’« histoire très locale », prendre racine en de si lointaines contrées. « Six mois après que le livre fut sorti, j’ai eu un gros accident. Et alors que je guérissais de ma commotion cérébrale au lit, avec mon chien, les grues volaient partout autour du monde », s’émerveille-t-elle, soulignant du même souffle que sa vie, alors, s’apparentait étrangement à celle du narrateur de son livre, un vieil homme.

Les voix silencieuses

À 89 ans, Bo vit dans sa maison d’enfance avec son chien d’élan, Sixten — chien que son fils Hans veut placer dans une autre famille. Car si Bo tombe en le promenant dans la forêt en arrière de la maison, combien de temps restera-t-il seul, face contre terre, avant qu’on ne le trouve ?

Le vieil homme assiste ainsi avec frustration à une perte de contrôle : celle de sa propre vie. Parce que son fils l’aime, simplement. Alors il prend soin de lui et s’inquiète. « Je rêve de le déshériter, lisons-nous en incipit. Il prétend que s’il veut m’enlever Sixten, c’est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt. » Pourtant, cette colère cédera souvent le pas à une volonté de réconciliation. Bo ne veut surtout pas laisser, dans l’esprit de son fils, l’image négative que lui-même a de son propre père, « le vieux ».

Ce qui fait le succès international de ce livre, c’est sans aucun doute que cette histoire, bien qu’ancrée en pays étranger, pour plusieurs, est celle de tout le monde, de nos vieillesses à venir, alors que nous semblons souvent éviter soigneusement le sujet — et que lorsqu’on en parle, c’est souvent à travers la version des fils de, des filles de. Rarement, en littérature du moins, les versions des pères ou des mères nous parviennent.

« Ce livre m’est venu à l’esprit quand j’étais dans l’atelier de mon père et que j’ai trouvé le cahier de notes des aides-soignants qui s’occupaient de mon grand-père dans les deux dernières années de sa vie, se remémore Ridzén. Bo, je l’ai créé, mais il est un mélange des hommes et des garçons qui vivent autour de moi ; physiquement, il ressemble à peu de différences près à mon grand-père, mais sa personnalité est différente. »

La trentenaire, candidate au doctorat en sociologie, se décrit d’ailleurs en riant comme une « vraie nerd des hommes », puisque, dans le cadre de ses recherches universitaires, elle a mené des entrevues avec plusieurs habitants de la région nordique d’où elle vient et où elle vit encore afin de comprendre « ce qui est important dans leurs vies, et quelles différentes normes les affectent ».

L’équilibre entre les pensées de Bo — orgueilleuses, déçues, émues — et ses actes, qui traduisent sans filtre les affres d’une santé déclinante, d’une mémoire fuyante, est sans doute l’une des plus grandes qualités de ce roman, qui laisse le soin au lecteur de comprendre l’état véritable du vieil homme sans jamais figer quoi que ce soit par des formules convenues.

Ces actes, d’ailleurs, c’est bien entendu Bo lui-même qui nous les conte, mais aussi ses aides-soignants, qui le visitent quatre à cinq fois par jour, et qui tiennent leur petit journal de bord auquel nous avons accès, par bribes éparses, au fil du récit.

« Je vis dans la maison de mon grand-père, explique l’autrice. J’ai passé beaucoup de temps avec lui, et nous parlions beaucoup. Il a toujours répondu à mes nombreuses questions, il était très ouvert, et il me donnait toujours des réponses honnêtes, donc j’ai beaucoup eu accès à son intériorité. Mais j’ai aussi travaillé dans le soin aux personnes âgées quand j’étais plus jeune, donc j’ai de l’expérience avec ces gens-là. »

L’autrice explique d’ailleurs qu’en Suède, ces soins à domicile sont accessibles à tous, peu importe le milieu socio-économique d’appartenance.

Mais elle nuance : « C’est un milieu où les femmes sont omniprésentes et, dans les grandes villes, ce sont beaucoup des femmes immigrantes qui effectuent ce travail — un travail qui est marginalisé et gravement sous-payé. Donc, je pense que je voulais expliquer à quel point ces personnes sont importantes pour le bien-être de nos aînés — le bien-être physique, bien sûr, mais aussi émotionnel et psychologique. »

Lorsque questionnée sur le choix du titre, l’autrice explique que les grues symbolisent — un peu comme les outardes pour nous — l’arrivée de l’hiver ou le retour du printemps, puisqu’elles nichent en Suède l’été et migrent vers le sud en hiver. Pour elle, il s’agissait aussi d’une manière de laisser la nature devenir un personnage du récit.

« C’est une chose à laquelle j’ai pensé et à laquelle je pense toujours : comment donner voix au paysage et à la nature ? Car c’est un personnage si important quand on vit ici. La nature influence notre quotidien. Mais c’est très difficile de lui donner une voix, même si parfois elle semble crier, notamment, avec les changements climatiques et tout ça… Donc, je pense que c’était une manière, pour moi, de donner voix à la nature. C’est une partie intégrante de Bo. »

Exercice d’empathie

Avec des centaines de milliers d’exemplaires vendus en Asie, en Europe et en Amérique du Nord, Les grues volent vers le sud touche un lectorat varié, et accomplit l’exploit de s’immiscer entre les mains d’un public habituellement peu enclin à la lecture.

« L’une des choses qui me rendent le plus heureuse, c’est quand des hommes m’écrivent et me disent : “Je ne lis pas trop trop de livres, normalement, mais quelqu’un m’a recommandé ce livre et mon Dieu, je n’ai jamais autant pleuré.” Ça me rend heureuse parce que, bien sûr, ils sont touchés émotionnellement, mais aussi simplement parce qu’ils ont lu un livre ! La fiction est si importante pour moi », souligne Ridzén, qui avoue d’ailleurs être entrée dans le monde de l’écriture fictionnelle par la rédaction de scènes de sexe alors qu’elle était dans la vingtaine.

« J’étais atteinte de rhumatismes et je devais rester au lit. Pour demeurer saine d’esprit, j’ai commencé à écrire ce genre de textes, pour le plaisir. J’étais très investie, à l’époque, dans les politiques sexuelles [sexual politics], et je siégeais à un conseil sur l’éducation sexuelle. Sinon, je n’écrivais que des textes théoriques à cause de ma maîtrise, alors… »

Un livre n’attendant pas l’autre, Lisa Ridzén a d’ailleurs terminé son second manuscrit, qui gravitera, lui, autour de jeunes protagonistes masculins et de la création d’une famille, mais aussi de la santé mentale.

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