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Ce dimanche matin d'avril, la brume colle encore aux crêtes de la vallée de la Bruche, dans le Bas-Rhin. Sur le parking de Bourg-Bruche, une trentaine de personnes piétinent dans le froid en attendant le départ de la randonnée. Des retraités sanglés dans des vestes Quechua, deux ou trois familles avec des enfants à moitié réveillés, quelques jeunes silencieux. Personne ne se connaît vraiment. On parle météo pour éviter le reste.
À l'origine de ce rassemblement: le père Jean-Claude. Silhouette grisonnante, démarche énergique, débit chaleureux du type qui connaît les prénoms de tout le monde. Depuis des années, ce curé arpente les petites paroisses éparpillées dans la vallée. Ce matin-là, il a proposé à ce petit groupe d’inconnus de marcher ensemble jusqu’aux hauteurs de Solamont, à travers les sentiers forestiers. Une promenade ponctuée de pauses spirituelles et de discussions improvisées.
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Ici, depuis plus de deux ans, les habitants se croisent avec quelque chose de plus lourd dans le regard. Après la disparition de Lina Delsarte, en septembre 2023, quelque chose s'est fissuré dans la vallée. Une méfiance inhabituelle est apparue. Les habitants parlent moins facilement aux inconnus, regardent davantage les voitures qui passent. «Nous avons été très marqués dans la région», souffle le prêtre en ajustant son sac à dos. «Les gens ont eu peur de leurs voisins, de ceux qu'ils ne connaissaient pas. C'est bien de montrer qu'on peut encore se rencontrer.»
Vue de la vallée de la Bruche. | Pierre FerrandisLe prêtre alsacien a organisé les obsèques de l'adolescente. Depuis, il accompagne régulièrement sa mère, Fanny Groll. Dans la vallée, beaucoup disent encore simplement «l'affaire». Tout le monde sait de quoi il s'agit.
Disparue en prenant le train
Le 23 septembre 2023, Lina Delsarte, 15 ans, disparaît alors qu'elle rejoint à pied la gare de Saint-Blaise-la-Roche. Elle doit prendre un train pour Strasbourg afin d'y retrouver son petit ami, mais n'arrivera jamais à destination. Très vite, la disparition de l'adolescente provoque un choc dans cette vallée rurale où les jeunes ont l'habitude de circuler seuls et où les distances paraissent sans danger.
Les recherches s'organisent vite: battues citoyennes, hélicoptères, équipes cynophiles, appels à témoins. L'affaire dépasse rapidement le cadre local et attire l'attention des médias nationaux. Pendant des mois, les drones des chaînes d'information survolent les villages de la vallée. Les journalistes s'installent devant les maisons. Les gendarmes multiplient les investigations: analyses téléphoniques, perquisitions, exploitation de vidéosurveillance, recueil de témoignages. Peu à peu, la piste criminelle s'impose.
Dans les cafés, aux sorties d'école ou devant les boulangeries, les discussions tournent en boucle. Chacun y va de son hypothèse, de la voiture aperçue ce jour-là, du voisin jugé «bizarre», d'un détail revenu trop tard en mémoire. Beaucoup racontent aussi une forme de bascule intime: des parents qui ne laissent plus leurs enfants rentrer seuls, des adolescentes qu'on accompagne désormais jusqu'à la gare. «C'était une période de psychose. On ne voulait pas devenir comme la vallée de la Vologne avec l'affaire Grégory», résume une habitante.
À l'été 2024, les enquêteurs annoncent une avancée majeure avec l'identification d'un principal suspect, Samuel G, un Bisontin de 43 ans. En exploitant les coordonnées GPS de son téléphone, les enquêteurs retrouvent quelques jours plus tard le corps de Lina dans une zone boisée près de Nevers, à plus de 400 kilomètres du lieu de sa disparition. Certains indices accréditent l'hypothèse selon laquelle l'adolescente de 15 ans, retrouvée dans un cours d'eau, a été étranglée avec les lanières d'un sac. Que faisait-il dans la région? On ne le saura sans doute jamais. L'homme se suicide avant son arrestation.
La vie brisée de Fanny Groll
Pour les habitants de la vallée de la Bruche, la découverte met fin à des mois d'attente et d'espoir, tout en laissant une trace durable. «Quand le corps a été retrouvé, certains ont été soulagés d'avoir enfin une réponse. Mais ça a aussi rendu la réalité impossible à contourner», glisse un riverain. L'affaire a profondément marqué la région, au point de modifier les relations entre habitants et la perception même de ce territoire rural, longtemps vécu comme un refuge tranquille.
Le monde de Fanny Groll, lui, s'est arrêté le jour de la disparition de sa fille. À Plaine, où elle vivait avec Lina, son souvenir est partout. Elle tente aujourd'hui de se reconstruire, entourée de ses animaux, entre forêt et rivière. Dans le pré, le poney de Lina broute sous le soleil. «Lina était une jeune fille joyeuse et lumineuse. J'ai perdu mon enfant unique. Aujourd'hui, je ne sais pas comment revenir dans le monde des vivants», lâche-t-elle en allumant une cigarette.
Fanny Groll, la maman de Lina, avec son poney. | Pierre FerrandisPendant les recherches, la mère de l'adolescente s'était retrouvée au centre de l'organisation des battues. Sous la pergola de la maison, une grande carte avait été installée pour coordonner les équipes et quadriller les zones déjà fouillées. Des dizaines d'habitants défilaient alors chaque jour chez elle, bottes pleines de boue et thermos à la main. «Les gens venaient me demander ce qu'ils pouvaient faire. Alors on a organisé les recherches comme on pouvait», raconte-t-elle.
Puis il y a eu le harcèlement en ligne. Sur les réseaux sociaux et YouTube, des internautes ont multiplié les accusations et les théories. Certains internautes lui reprochaient d'avoir laissé sa fille marcher seule le long de cette route départementale. «Quand on est parent isolé et qu'on travaille, on ne peut pas se dédoubler», réplique Fanny. «On ne peut pas être au travail et faire le taxi en même temps.»
Un homme de 36 ans a d'ailleurs été condamné par le tribunal correctionnel de Strasbourg pour avoir harcelé Fanny Groll en ligne. Dans plusieurs vidéos, il affirmait qu'elle entretenait une relation avec le petit ami de sa fille et qu'elle était impliquée dans sa disparition. «C'était violent», souffle-t-elle. «Soixante-douze vidéos ont été versées au dossier judiciaire. C'était vraiment du harcèlement.» Le trentenaire a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et 5.000 euros d'amende pour harcèlement moral.
Des liens à reconstruire
Sur la départementale 350, là où Lina a disparu, «l'arbre de l'espoir» continue d'être entretenu par les habitants de la région. Des photos, des dessins, des messages et des bougies y sont régulièrement déposés. Les automobilistes ralentissent souvent en passant devant ce mémorial improvisé devenu point de repère dans la vallée.
Retour sur les hauteurs de Solamont. La balade organisée par le père Jean-Claude touche à sa fin dans une vieille grange transformée, le temps de la matinée, en chapelle improvisée. L'événement n'est pas, à proprement parler, un hommage à Lina, mais le prêtre a tenu à conclure la messe par quelques mots pour l'adolescente. Dans l'assistance, Isabelle, son ancienne ATSEM, essuie discrètement ses larmes.
À quelques mètres de là, Célestin1 - Le prénom a été changé. 1 garde les yeux sur ses enfants. Ancien avocat fiscaliste, il s'est installé dans la région avec sa femme et leurs trois enfants, huit mois avant le drame. Leur maison est la plus proche du lieu de disparition. C'est d'ailleurs chez eux que les gendarmes avaient installé leur premier poste de contrôle au début des recherches. Depuis, la famille vit avec cette proximité impossible à oublier.
La gare de Saint-Blaise-la-Roche. | Pierre Ferrandis«Forcément, c'est encore dans nos têtes. Ça fait peur et, en même temps, on ne veut pas brider nos enfants à cause de ça. Si on est venu ici, c'est pour qu'ils puissent avoir de l'espace. On ne veut pas les éduquer dans la peur», explique Célestin.
Dehors, la matinée touche à sa fin avec un grand repas collectif organisé par les paroissiens. On échange un numéro, une poignée de main, quelques mots sur la marche ou sur les enfants. Des inconnus arrivés en silence repartent ensemble jusqu'au parking. Le prêtre savoure cet enthousiasme et loue la résilience des habitants de la vallée: «Les gens d'ici sont restés solidaires pendant l'affaire. Ils ont participé aux recherches, ils se sont investis logistiquement et émotionnellement. Aujourd'hui, la vie reprend, mais on garde cette solidarité et on pense à Lina et à sa maman.»





























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