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TRIBUNE - Face aux différentes menaces, l’Europe doit organiser son autonomie stratégique en ayant des projets concrets et des priorités clairement identifiées, analysent Hélène Conway-Mouret, sénatrice socialiste, et Renaud Bellais, codirecteur de l’Observatoire de la défense au sein de la Fondation Jean-Jaurès.
Le renforcement de la défense européenne ne pourra aboutir qu’à travers l’élaboration d’un véritable projet de sécurité internationale conçu par les Européens et pour les Européens. Si elle demeure incontournable, la dissuasion nucléaire ne saurait, à elle seule, répondre à l’ampleur des défis auxquels le continent est confronté. La dissuasion conventionnelle s’impose donc comme un complément indispensable, au service d’une dissuasion stratégique globale. Son efficacité dépendra de la capacité des Européens à unir leurs forces afin d’atteindre la masse critique et la résilience nécessaires.
Depuis 2015, l’Europe s’est progressivement organisée pour faire face aux attaques terroristes, aux sabotages et aux multiples cyberattaques dont elle est la cible. Chaque pays a d’abord réagi isolément, au nom de la défense de sa souveraineté, sans coordination. Puis, tout a basculé avec l’invasion de l’Ukraine en 2022. Depuis lors, l’Europe se voit contrainte de jouer collectif, d’accélérer son réarmement et la mutualisation de ses investissements, sous l’effet conjugué de la guerre et du risque d’un désengagement américain, voire d’une hostilité ouverte, comme le Danemark en fait aujourd’hui l’expérience.
C’est à partir de projets concrets et de priorités clairement identifiées que l’Europe pourra définir son autonomie stratégique dans les faits, et non plus seulement dans les discours. La dissuasion conventionnelle gagnerait à devenir un objectif partagé, structuré autour de projets communs indispensables pour produire et livrer rapidement, à coût maîtrisé et en volumes suffisants, les équipements qui crédibiliseront cette stratégie. Les menaces auxquelles l’Europe fait face appellent des investissements massifs, afin de renforcer des capacités précisément identifiées et de répondre aux défis posés par la modernisation rapide des outils militaires. La guerre en Ukraine fournit à cet égard des enseignements clairs sur les priorités et les urgences de cette montée en gamme.
Pour être en mesure de décider et d’agir par eux-mêmes, sans dépendre des ressources mises à disposition par les États-Unis comme c’est encore largement le cas aujourd’hui, les Européens sont appelés à développer des capacités militaires majeures. La conception et la production autonomes, en quantités adaptées, de moyens clefs permettront de rendre pleinement crédible la dissuasion stratégique européenne. Plusieurs priorités se dessinent. Il s’agit en premier lieu de renforcer les défenses aériennes sur l’ensemble du spectre des menaces, des missiles aux drones ; de développer les capacités de frappe dans la profondeur, malgré les défis liés au déni d’accès (A2/AD) et à la guerre électronique ; d’accroître la logistique et les capacités de soutien dans des scénarios de haute intensité ; de moderniser les systèmes de commandement et de communication afin de garantir une réactivité interarmées et de reconstituer des capacités terrestres à l’échelle des divisions et des corps d’armée, en vue d’un affrontement symétrique.
Ces objectifs n’auront de sens que s’ils reposent sur une base industrielle et logistique européenne solide qui diminuera d’autant la dépendance à l’égard des industries de défense étrangères.
Ces orientations se traduisent par des besoins très concrets : garantir les stocks (munitions, carburant, pièces détachées) ; renforcer les services d’appui (santé, génie, transmissions) ; soutenir les États de première ligne dans leurs fonctions d’hébergement, d’entraînement et de stockage dans une logique assumée de partage du fardeau ; moderniser les moyens et les infrastructures de transport stratégique intra-européens à l’image de l’« espace Schengen militaire » dont le coût est aujourd’hui estimé à 100 milliards d’euros. L’Europe doit viser une augmentation d’environ un tiers de ses capacités de première ligne, avec un haut niveau de disponibilité. Cependant, ces objectifs n’auront de sens que s’ils reposent sur une base industrielle et logistique européenne solide qui diminuera d’autant la dépendance à l’égard des industries de défense étrangères. L’enjeu pour notre industrie est clair : permettre aux armées de tenir dans la durée, y compris dans une guerre d’attrition, afin de rendre crédible une dissuasion globale aux yeux d’un adversaire potentiel.
Notre stratégie de défense doit être articulée autour de piliers complémentaires. Concernant la défense sol-air, la seule posture passive ne se suffit pas à elle-même : l’expérience démontre que la dissuasion repose davantage sur des moyens offensifs que défensifs. La défense antimissile s’inscrit ainsi dans une logique d’interdiction et de frappe, en s’appuyant sur des moyens déjà déployés, tels que les missiles Patriot américains, mais aussi sur le missile Aster et le système sol-air moyenne portée SAMP/T NG – Mamba.
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La guerre russo-ukrainienne, marquée par des salves régulières de part et d’autre, nous apprend que la capacité de frappe dans la profondeur repose sur une combinaison de haute technologie et de capacités produites en masse. Cela inclut les missiles balistiques et de croisière, des flottes de drones conçus pour la masse, la rusticité et la résilience en environnement contesté, ainsi que la capacité à intégrer ces moyens dans une réponse graduée, réactive et coordonnée, compréhensible pour nos alliés qu’il s’agit de rassurer, comme pour nos adversaires qu’il convient de dissuader. Enfin, les lignes défensives intégrées, telles que le « bouclier Est » polonais ou les fortifications baltes et finlandaises, ont vocation à être interconnectées au sein d’un système commun d’alerte, de réaction et de commandement, capable d’absorber une agression rapide — qu’elle prenne la forme d’une infiltration par des « petits hommes verts », comme en Crimée en 2014, ou d’une offensive militaire de grande ampleur, comme celle menée contre l’Ukraine depuis 2022.
La dissuasion nucléaire appelle désormais à la poursuite et à l’approfondissement du dialogue engagé entre pays européens alliés. Celui-ci s’articule avec l’autre puissance nucléaire européenne, le Royaume-Uni, mais s’étend également à l’Allemagne et, demain, à d’autres États-membres qui le souhaitent, tels que la Pologne ou la Suède qui ont exprimé leur volonté de bénéficier d’une garantie de sécurité européenne. Dans cette perspective, il appartient aux alliés européens de conduire entre eux une concertation afin de déterminer si et dans quelle mesure la dissuasion nucléaire peut s’inscrire dans une dissuasion globale européenne, sur la base de la doctrine française de non-prolifération et d’une conception strictement défensive de l’emploi de la force, dans le plein respect du principe selon lequel la décision demeure du ressort du Président de la République française, sans mutualisation des outils ni dilution de la décision souveraine d’emploi. Parce qu’elle engage les fondements mêmes de notre doctrine de défense, la dissuasion nucléaire appelle un débat national approfondi, impliquant pleinement le Parlement, condition indispensable de la légitimité démocratique et de l’appropriation collective de ces enjeux.
Faut-il privilégier des objectifs communs ou nationaux ? Si la politique de défense relève des États, nombre d’enjeux appellent des réponses collectives. L’enjeu consiste à articuler les efforts autour de ce que les Européens sont prêts à défendre ensemble. Sur le plan de la gouvernance, l’Union européenne semble encore inapte à assumer une telle fonction, du fait de ses mécanismes de décisions. L’Otan offre un cadre permettant aux Européens d’utiliser certaines structures de commandement. À plus long terme, un format sui generis, autonome mais interopérable, serait souhaitable mais demeure difficile à concrétiser dans l’immédiat. Il pourrait s’appuyer sur la création d’un réseau de commandements spécialisés — frappes, défense sol-air, cyber, spatial, renseignement — organisé entre États membres. L’expérience que la France s’apprête à acquérir en 2026 en prenant le commandement de la force de réaction de l’Otan démontre qu’un tel chemin est possible et qu’elle est en mesure d’honorer pleinement son engagement à défendre ses alliés à sa juste mesure


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