Le 15 mai 1943, sur une base militaire flambant neuve du Nouveau-Mexique, un général américain retrouve sa voiture réduite en cendres. La cause ? Ni un sabotage ennemi, ni un accident classique, mais une poignée de chauves-souris échappées, harnachées d’explosifs incendiaires. L’épisode, aussi absurde que réel, marque l’un des moments les plus rocambolesques de la Seconde Guerre mondiale : celui où l’armée américaine a fait brûler sa propre base avec sa propre arme secrète.
Tout commence en décembre 1941, dans l’esprit d’un dentiste de Pennsylvanie nommé Lytle S. Adams. L’idée ne vient pas d’un général mais d’un dentiste de Pennsylvanie nommé Dr. Lytle S. Adams, impressionné pendant des vacances à Carlsbad Caverns par les millions de chauves-souris s’envolant au crépuscule. Après Pearl Harbor, il se dit que ces petites créatures pourraient transporter des choses, et écrit une lettre à la Maison Blanche. Coup de chance incroyable pour un projet aussi farfelu : Adams connaît personnellement Eleanor Roosevelt, ce qui lui ouvre directement les portes du pouvoir exécutif.
Le concept, lui, tient en une phrase digne d’un scénario de série B. Le plan consistait à attacher de petites bombes à des milliers de chauves-souris, les larguer d’un avion au-dessus du Japon, et les laisser se percher dans les greniers des bâtiments en bois, où les minuteurs les feraient exploser, incendiant les villes. Le choix de l’espèce n’est pas laissé au hasard. Après avoir rigoureusement testé plusieurs espèces, Adams et son équipe optent pour la chauve-souris à queue libre du Mexique, dont la population, très concentrée au Nouveau-Mexique et au Texas, varie entre 50 et 100 millions d’individus. Une ressource quasi illimitée, et gratuite, pour un pays en guerre. Près de neuf millions d’entre elles seraient logées à Carlsbad Caverns, l’endroit même qui avait inspiré Adams, mais comme les grottes relevaient du Park Service, il dut obtenir une autorisation spéciale pour y capturer les animaux.
À retenir
- Un dentiste de Pennsylvanie propose à la Maison Blanche une arme révolutionnaire : des chauves-souris porteuses de napalm
- Le 15 mai 1943, six créatures armées s’échappent et transforment une base militaire du Nouveau-Mexique en brasier incontrôlable
- Malgré le désastre, l’armée transfère le projet à la Marine, qui lance des essais concluants dans l’Utah avant l’annulation définitive
Sommaire
- Napalm et hibernation artificielle : une mécanique de précision
- Le 15 mai 1943, le jour où tout a dérapé à Carlsbad
- Un échec qui devient une preuve de concept
- La course contre la montre perdue face à la bombe atomique
Napalm et hibernation artificielle : une mécanique de précision
Sur le papier, l’ingénierie du projet impressionne par sa sophistication. Les chercheurs plongent les animaux dans une hibernation artificielle provoquée par le froid pour les garder dociles pendant le transport, avant de les équiper d’une charge incendiaire miniature. Le chimiste Louis Fieser remplace l’incendiaire d’origine, le phosphore blanc, par sa propre invention, le napalm : moins volatile, plus sûr à manipuler et brûlant plus doucement que le phosphore blanc. Les tests montrent que chaque chauve-souris d’une demi-once peut transporter une charge de 15 à 18 grammes, et Fieser conçoit une capsule de napalm en cellulose baptisée unité H-2.
Le déploiement opérationnel est réglé comme du papier à musique. Le parachute de la bombe devait se déployer à 4 000 pieds, ralentissant la descente ; vers 1 000 pieds, les chauves-souris se réveillaient sous l’effet de la chaleur ambiante, et le boîtier de la bombe les libérait. Réveillées juste avant l’aube, moment où elles cherchent naturellement un abri pour dormir, elles étaient censées se disperser dans les toitures et charpentes des villes japonaises, majoritairement construites en bois et en papier, avant que leurs charges n’explosent quelques heures plus tard. Une arme pensée pour transformer des cibles urbaines entières en brasiers, sans même nécessiter de bombardiers lourds.
Le 15 mai 1943, le jour où tout a dérapé à Carlsbad
La démonstration organisée à Carlsbad Army Airfield devait convaincre l’état-major. Elle a fini par convaincre tout le monde, mais pas de la manière prévue. Le 15 mai 1943, lors d’un test à la base aérienne de Carlsbad Army Air Corps, dans une installation flambant neuve construite pour l’entraînement au vol, un bombardier B-25 largue un conteneur : le parachute se déploie comme prévu, le boîtier s’ouvre, et les chauves-souris s’envolent librement.
Le vent, imprévisible comme souvent dans le désert du Nouveau-Mexique, change la donne. Un vent inhabituellement fort emporte les chauves-souris bien plus loin que prévu, et faute de sujets à photographier, les photographes du Signal Corps demandent si l’équipe peut refaire une prise en utilisant cette fois des dispositifs incendiaires réels plutôt que des leurres. Six spécimens armés de vrais explosifs sont donc relâchés pour les besoins du cliché. Grave erreur d’appréciation : ces animaux, encore groggy de leur hibernation forcée, cherchent instinctivement l’obscurité pour échapper au soleil du désert. Ils trouvent refuge sous les réservoirs de carburant, à l’intérieur des baraquements, et même sous la voiture du général.
La suite tient du désastre filmé au ralenti. Quelques minutes plus tard, les minuteurs du napalm se déclenchent, incendiant la base auxiliaire de Carlsbad Army Airfield : le terrain d’essai, les hangars et la voiture du général partent en fumée, dans un feu si efficace que les pompiers ne parviennent pas à l’arrêter. Détail savoureux et révélateur des priorités de l’époque : les moyens de lutte contre l’incendie ne sont pas activés, pour préserver le secret du projet. La base neuve, à peine sortie de terre, disparaît littéralement en fumée à cause de six animaux échappés.
Un échec qui devient une preuve de concept
La réaction de l’armée face à ce fiasco surprend par son optimisme forcé. Il n’y a heureusement ni mort ni blessé grave, mais le commandant de la base, lui, n’est pas amusé ; Adams, égal à lui-même, reste imperturbable et déclare que cet accident prouve justement que la bombe fonctionne, vu ce que six chauves-souris ont pu faire. Une pirouette rhétorique qui, curieusement, convainc les décideurs plutôt que de les alarmer. L’armée, ayant vu sa propre base disparaître dans un incendie assisté au napalm, transfère le projet à la Marine en août 1943, qui le rebaptise Project X-Ray avant de le confier aux Marines en décembre, en partie parce qu’ils étaient les plus engagés dans le théâtre du Pacifique et comprenaient la vulnérabilité du Japon au feu.
Les Marines relancent les essais avec un matériel amélioré, loin du Nouveau-Mexique. Ce mois de décembre, l’équipe d’Adams observe ses chauves-souris déclencher plusieurs incendies simulés au Dugway Proving Ground, près de Salt Lake City, dans l’Utah. Un village japonais reconstitué grandeur nature y est même érigé pour l’occasion. Lors des tests suivants, trente incendies sont déclenchés : vingt-deux s’éteignent d’eux-mêmes, mais quatre nécessitent l’intervention de pompiers professionnels, selon l’Histoire de l’aviation du Corps des Marines de Robert Sherrod. Sur le papier, la démonstration est éloquente : l’arme fonctionne, et plutôt bien.
La course contre la montre perdue face à la bombe atomique
Le problème n’est plus technique, il est chronologique. Des tests supplémentaires sont prévus, suivis d’un démarrage de production en mai 1944, période durant laquelle un million de dispositifs incendiaires devaient être fabriqués. Mais l’horloge de la guerre tourne plus vite que les laboratoires. Lorsque l’amiral de la flotte Ernest J. King, chef des opérations navales, apprend que les chauves-souris ne seront pas prêtes au combat avant la mi-1945, il annule brutalement l’opération : à ce moment-là, Project X-Ray avait coûté environ 2 millions de dollars. Une somme colossale pour l’époque, équivalente à environ 35 millions de dollars actuels, engloutie dans un projet qui n’aura jamais vu le moindre champ de bataille.
La suite de l’histoire donne une résonance amère à cette annulation. L’idée d’utiliser des bombes incendiaires contre les zones urbaines japonaises, largement construites en bois et papier, avait pourtant du sens, mais ce sont finalement des canisters M47 largués par des bombardiers lourds B-29 qui s’en chargeront, la première attaque de grande ampleur sur Tokyo en mars 1945 tuant jusqu’à 100 000 personnes et rasant environ 16 miles carrés de zone urbaine. Le projet chauve-souris, lui, sombre dans l’oubli, éclipsé par une arme autrement plus radicale développée en parallèle à Los Alamos. Reste une question qui n’a jamais vraiment trouvé de réponse officielle : combien de chauves-souris ont réellement sacrifié leur vie pour un programme qui n’a jamais servi au combat ? Selon Jack Couffer, la réalité du sacrifice de plus d’un million de chauves-souris durant la vie du projet n’a jamais été évoquée lors des discussions, de la planification et des essais. Un chiffre à donner le vertige, pour une arme qui n’a finalement brûlé qu’un seul bâtiment : le sien.
Sources : aftc.af.mil | theuselessgenius.substack.com


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