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Les États-Unis ont construit un canon antiaérien avec un radar de chasseur si sensible qu’il s’est verrouillé sur le ventilateur des latrines devant les généraux

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Un ventilateur d’extraction de latrines de chantier, immobile devant un parterre de généraux et de parlementaires. C’est sur cette cible que le canon antiaérien le plus sophistiqué de l’armée américaine a choisi de verrouiller son radar, ignorant purement et simplement le drone rapide qu’il était censé abattre. L’anecdote, aussi cocasse que consternante, résume à elle seule l’échec du M247 Sergeant York, un programme qui a englouti près de 2 milliards de dollars avant d’être sabordé par le Pentagone lui-même.

À retenir

  • Un système radar conçu pour les avions de chasse s’avère incapable de distinguer hélicoptères et objets au sol
  • Lors d’une démonstration officielle, le canon vise les tribunes des généraux avant de tirer sur le sol
  • Le moment emblématique : verrouillage sur un ventilateur de latrine au lieu d’un drone volant à haute vitesse

Sommaire

  1. Un radar de chasseur greffé sur un châssis de char
  2. La démonstration qui vire au fiasco devant les généraux
  3. 1,8 milliard de dollars pour 65 canons inutilisables

Un radar de chasseur greffé sur un châssis de char

Le projet naît à la fin des années 1970, en pleine Guerre froide, quand l’armée américaine cherche un système capable de protéger ses colonnes blindées contre les hélicoptères et avions d’attaque soviétiques volant à basse altitude. Ford Aerospace remporte la compétition face à General Dynamics et livre un engin bâti sur le châssis du vieux char M48 Patton, coiffé d’une tourelle armée de deux canons Bofors de 40 mm à tir rapide. Le véhicule combinait un châssis de char M48 Patton avec des canons Bofors de 40 mm jumelés et un système radar dérivé du chasseur F-16.

L’idée paraissait maline sur le papier : réutiliser des composants déjà éprouvés pour aller vite et réduire les coûts. Dans les faits, ce copier-coller technologique s’est révélé catastrophique. Un radar conçu pour scruter le ciel avait du mal à distinguer les hélicoptères volant bas du fouillis au sol, comme les arbres, les collines, et même les ventilateurs de latrines. Un radar de chasseur est optimisé pour repérer un appareil se détachant sur fond de ciel vide. Posé au ras du sol, au milieu des arbres, des bâtiments et des équipements de campement, il perd tous ses repères. Le système avait aussi une apparente incapacité à faire la différence entre des hélicoptères et des arbres, et une propension à verrouiller sur d’autres objets au sol pris pour des menaces.

La démonstration qui vire au fiasco devant les généraux

Février 1982, base de Fort Bliss, au Texas. L’armée organise une démonstration officielle devant des officiers américains et britanniques, des membres du Congrès et divers dignitaires. Le moment est censé rassurer tout le monde sur la fiabilité du bijou technologique. C’est raté. En février 1982, le prototype fut présenté à un groupe d’officiers américains et britanniques, ainsi qu’à des membres du Congrès et d’autres personnalités. Quand l’ordinateur fut activé, il commença immédiatement à pointer les canons vers les tribunes, causant plusieurs blessures légères alors que les spectateurs plongeaient pour se mettre à couvert. Un canon antiaérien qui vise ses propres généraux plutôt que la cible fictive : difficile de rêver pire scénario pour vendre un programme d’armement.

Les techniciens relancent le système. Cette fois, il commença à tirer vers la cible, mais toucha le sol à 300 mètres devant le char. Malgré plusieurs tentatives pour le faire fonctionner correctement, le véhicule n’engagea jamais avec succès les cibles d’essai. Un responsable de Ford tente une explication aussi créative que peu convaincante, en évoquant un lavage du véhicule juste avant la démonstration qui aurait perturbé l’électronique, ce qui pousse un journaliste à ironiser sur le climat pluvieux d’Europe centrale, théâtre supposé du futur affrontement contre les blindés soviétiques.

Vient ensuite l’épisode qui restera dans les mémoires : lors d’un nouveau test, un M247 chargé d’abattre un drone rapide ignore royalement sa cible et verrouille à la place sur un ventilateur d’extraction de latrines installées à proximité. Un M247 assigné à abattre un drone volant rapidement verrouilla à la place sur un ventilateur de latrine tout proche, le système le classant apparemment comme une cible lente. Un journaliste spécialisé, Michael Duffy, révèle même que des responsables de Ford l’ont contacté en conférence téléphonique pour lui demander de décrire la cible comme un « ventilateur de bâtiment » plutôt qu’un ventilateur de latrine. Autant dire que la communication de crise n’a trompé personne.

1,8 milliard de dollars pour 65 canons inutilisables

Face à la multiplication des ratés, le secrétaire à la Défense Caspar Weinberger commande une série de tests grandeur nature en conditions de combat, confiés à un organisme indépendant fraîchement créé par le Congrès. Weinberger ordonna une série de tests en conditions de combat d’un montant de 54 millions de dollars, supervisés par le nouveau bureau des tests et évaluations opérationnelles du Pentagone, mandaté par le Congrès en 1983 pour servir de contrôleur indépendant. Le verdict tombe, sans appel. Le directeur de cet organisme déclare : « Tel que testé, le Sergeant York n’était pas opérationnellement efficace pour protéger adéquatement les forces alliées lors de combats simulés. »

Les chiffres achèvent de plomber le dossier. L’exigence portait sur une disponibilité opérationnelle de 90 %, mais les tests ont révélé une disponibilité de seulement 33 %. Un canon antiaérien censé protéger en permanence les colonnes blindées, mais qui tombe en panne les deux tiers du temps, cela ne pèse pas lourd face à une attaque aérienne surprise. Le 27 août 1985, Weinberger tranche définitivement. La décision d’annuler le Sergeant York intervient après que 1,8 milliard de dollars avaient été dépensés pour produire 65 des canons. Sa justification, sobre et cinglante : « les tests démontrent que les améliorations possibles sur le canon York restent marginales et ne justifient pas le coût supplémentaire, nous n’investirons donc plus de fonds dans ce système. »

Le programme complet, mené à son terme, aurait coûté encore davantage. Weinberger estimait que le programme aurait totalisé 4,8 milliards de dollars avant son achèvement. Presque tous les exemplaires produits ont fini leur carrière d’une façon peu glorieuse : servir de cibles sur les champs de tir de l’armée de l’air. L’armée américaine a mis des années à combler le vide laissé par cet échec retentissant, en s’appuyant finalement sur des Bradley équipés de missiles Stinger plutôt que sur un canon radar-guidé. Il aura fallu attendre encore près de quarante ans, avec les récents systèmes M-SHORAD, pour retrouver un équivalent digne de ce nom capable de suivre au plus près les blindés lourds sur le champ de bataille.

Sources : todayifoundout.com | russellphillips.uk

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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