Planter des arbres pour lutter contre le réchauffement climatique : voilà une évidence que l’on nous répète depuis l’école. Pourtant, sur certaines landes écossaises, cette belle logique se retourne comme un gant. Après quatre décennies de mesures patientes, des parcelles plantées de conifères et de bouleaux affichent un bilan carbone qui laisse songeur : loin d’avoir emprisonné du CO2, elles en ont probablement relâché. Le geste censé sauver le climat aurait, dans ce cas précis, produit exactement l’effet inverse. Ce résultat déroutant nous oblige à regarder là où l’on ne regarde jamais : sous nos pieds, dans le silence noir de la tourbe.
Quarante ans de mesures qui démolissent une certitude
Il est rare qu’une expérience scientifique traverse le temps sur une aussi longue période. Sur ces landes couvertes de bruyère, des chercheurs ont comparé, pendant quarante ans, des parcelles laissées intactes et d’autres plantées de pin sylvestre et de bouleau. L’idée de départ semblait imparable : les arbres poussent, accumulent du bois, des feuilles, des racines, et donc du carbone. Sur ce point, aucune surprise, la biomasse aérienne a bel et bien augmenté.
Mais quand on additionne l’ensemble du système, arbres et sol confondus, le compte n’y est pas. Le stock total de carbone de l’écosystème n’a tout simplement pas progressé sur quatre décennies. Ce que les arbres ont capté dans les airs, le sol l’a discrètement perdu. Un résultat profondément contre-intuitif, qui vient contredire l’image d’Épinal de l’arbre planté comme geste écologique universel.
Sous les racines, un réservoir de carbone qu’on ne voit pas
Pour comprendre ce paradoxe, il faut oublier l’arbre un instant et s’intéresser à ce sur quoi il pousse. Les landes et tourbières écossaises reposent sur des sols organiques d’une richesse invisible. Pendant des millénaires, la végétation s’y est décomposée très lentement, gorgée d’eau et privée d’oxygène, s’accumulant en couches épaisses de matière organique. Ces sols sont de véritables coffres-forts de carbone, souvent bien plus fournis que la forêt qui pourrait les recouvrir.
C’est là tout le paradoxe boréal : dans ces régions froides et humides, la tourbe stocke davantage de carbone que les arbres eux-mêmes n’en emmagasineront jamais. Planter sur un tel sol revient à ouvrir le coffre pour y déposer quelques pièces, sans se rendre compte qu’on laisse s’échapper le trésor accumulé pendant des siècles. Sur les sols minéraux ordinaires, le calcul serait tout autre et souvent favorable. Mais sur la tourbe, la donne s’inverse radicalement.
Le drainage, ce geste anodin qui réveille des siècles de matière organique
Le coupable principal a un nom presque banal : le drainage. Pour qu’un arbre prenne racine sur un sol détrempé, il faut d’abord évacuer l’eau. On creuse des sillons, on assèche, on perturbe. Or c’est précisément l’eau qui, en privant le sol d’oxygène, empêchait la matière organique de se décomposer. En asséchant la tourbe, on invite l’air, et donc les micro-organismes, à faire leur travail.
Le résultat est mécanique : la matière organique accumulée depuis des siècles se minéralise, c’est-à-dire qu’elle se transforme et libère dans l’atmosphère le carbone qu’elle retenait prisonnier. C’est comme sortir d’un congélateur des aliments conservés depuis toujours : à l’air libre, ils se dégradent enfin. La plantation, censée être vertueuse, devient alors une source d’émissions au lieu d’un puits.
Quand une lande claire devient forêt sombre : le piège de l’albédo
À ce mécanisme souterrain s’ajoute un effet plus subtil, lié à la couleur du paysage. Une lande de bruyère, surtout lorsqu’elle est parfois couverte de givre ou baignée d’une lumière rasante, présente une teinte relativement claire. Elle renvoie une partie du rayonnement solaire vers l’espace. Les scientifiques appellent cette capacité de réflexion l’albédo.
Remplacez cette étendue claire par un couvert de conifères sombres, et le tableau change du tout au tout. La forêt absorbe désormais la chaleur qu’elle réfléchissait auparavant. Ce réchauffement local supplémentaire vient s’ajouter au bilan déjà défavorable du carbone. Autrement dit, sur ces terrains particuliers, l’arbre pénalise le climat par deux voies à la fois : il vide le sol de son carbone et assombrit un paysage qui protégeait un peu la planète.
Ce que ces chiffres imposent aux campagnes de reboisement
Ces observations tombent à un moment délicat. Les autorités britanniques et écossaises misent lourdement sur l’expansion forestière pour verdir leurs objectifs climatiques, avec des ambitions chiffrées de couverture forestière en nette hausse. Le problème, c’est que des financements présentés comme des solutions climat ont pu, faute de recommandations claires au bon moment, alimenter des projets qui émettaient probablement du carbone au lieu d’en stocker.
L’histoire, ici, bégaie. L’assèchement massif de la Flow Country il y a un demi-siècle fut rapidement reconnu comme une erreur écologique. Aujourd’hui, alors que des fonds d’investissement nourrissent un véritable boom des plantations d’épicéas dans le sud de l’Écosse, le parallèle est troublant. Drainer et perturber des tourbières pour y planter reste un pari perdant pour le sol et pour les cours d’eau environnants.
La leçon n’est pas qu’il faut cesser de planter des arbres, loin de là. Elle est bien plus nuancée : le bon arbre doit aller au bon endroit. Sur un sol minéral, la forêt reste une alliée précieuse du climat. Sur une tourbière profonde, la préserver intacte fait souvent bien mieux que la boiser. Et si la vraie leçon de ces quarante ans de mesures était d’apprendre, enfin, à regarder sous la surface avant de croire au geste qui semble le plus évident ?
Source : Friggens N.L. et al. — « Tree planting in organic soils does not result in net carbon sequestration on decadal timescales » — Global Change Biology, juillet 2020


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