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« Dans ce monde où nous vivons, m’écrit quelqu’un, il y aurait des trucs plus importants à faire que de passer trois heures à [s]’exciter devant des millionnaires sur patins et [se] taper des pubs débiles. […] Je sais bien que depuis l’Empire romain, la plèbe reste bien tranquille quand on lui fournit du pain et des jeux. Et je me sens […] comme un participant consentant à la grande mystification. »
Sur les réseaux sociaux, le plaisir qui plaide coupable est un thème à la mode depuis deux semaines. « Opium de la plèbe », a décrété une dame. Le brasse-camarade des deux premiers matchs de la série Canadien-Lightning, et la percutante mise en échec d’un défenseur marginal des « Bolts » sur Juraj Slafkovský, lors du quatrième affrontement, ont même réussi à ressusciter ce mort-vivant des débats, la sempiternelle polémique autour des bagarres et des coups salauds dans notre sport national. « Montées de testostérone violente », a écrit un ancien chroniqueur de musique sur Meta.
Et la progestérone, qui prépare l’utérus à la grossesse, c’est une hormone d’amour, alors ? On aura beau parler, comme un autre détracteur du hockey sur Facebook, d’« excitation animale », il y a des limites à accuser la biologie.
Parmi celles qui n’étaient pas rivées à leur écran de télé, plusieurs centaines de personnes ont déboursé 70 $ par tête de pipe pour assister aux tours de passe-passe d’un illusionniste dans une salle de spectacle de Sherbrooke. Parce que nous aimons être mystifiés. Comme lecteurs de romans policiers, comme consommateurs de suspense débité en épisodes sur une plateforme de diffusion en ligne, nous sommes, nous aussi, des « participants consentants » à une forme ou l’autre de mystification.
Oui, les pubs sont débiles. Elles sont aussi presque subtiles, comme quand un Georges St-Pierre en petite tenue approche sa barre de désodorisant de son pubis dans le vestiaire du gym où il s’entraîne. Et c’est vrai que cette immixtion de commanditaires omniprésents jusque dans le moindre segment de reportage à TVA Sports est proprement écœurante.
Mais est-ce que j’aurais vraiment « des trucs plus importants à faire », les soirs de printemps, que de me taper ces trois heures de communion populaire (oui, avec le peuple, Madame) et de rapprochement avec mon ado trois fois par semaine ? Je n’ai jamais fumé d’opium, mais j’ai lu Baudelaire. La liesse actuelle est bien loin de la solitude de l’opiomane. C’est sûr que je pourrais retourner m’enfermer dans mon bureau et y poursuivre mes recherches solitaires autour de quelque obscur point de l’histoire du Québec, dans l’espoir d’apporter ma modeste contribution à notre apothéose nationale ou au salut de l’humanité, au choix.
Car c’est bien ce qu’on nous reproche, à nous, amateurs de hockey en train de prendre notre pied, pas vrai ? De ne pas être occupés, à la place, à sortir les sans-abri de la rue, à combattre les émissions de carbone de cette bitumineuse économie alberto-canadienne qui est la nôtre, à sauver les caribous et à continuer de nous ronger les sangs en attendant le prochain bombardement de l’Iran, l’invasion de Cuba et l’achèvement de la destruction du Liban. De ne pas être, bref, en train de sauver le monde pendant que des millionnaires dégoulinants de masculinité toxique exploitent nos plus vils instincts tout en consolidant la domination inique, sexiste, exclusive, homophobe et transphobe du « boy’s club » de l’Empire capitaliste ! Et tout ce genre de choses…
Pourquoi nous aimons le hockey, et particulièrement le hockey des séries, et encore plus précisément le hockey des séries quand Canadien accède au détail ? La réponse, je pense, est très simple : parce que, peut-être encore plus que le sport lui-même, nous aimons les bonnes histoires.
Celle du Canadien de Montréal ne date pas d’hier : le « Road Runner », le « Sénateur »… On a beau haïr le marketing, mais quel magnifique flash de mise en scène d’ouverture, que ces porteurs de flambeau du vieux Forum !
Nous avons aimé voir Kirby Dach, sur qui plusieurs avaient déjà fait une croix, le bouc émissaire de la première défaite, enseveli sous les flots de haine des réseaux sociaux, être accueilli par une ovation trois jours plus tard au Centre Bell et conserver toute la confiance de son entraîneur : Dach muté au centre d’un nouveau trio, Dach qui marque, Dach qui finit la soirée avec un différentiel de +3 dans un match de 3-2.
Nous avons aimé voir Gallagher, écarté de l’alignement depuis quatre matchs, répondre à l’appel avec ses cicatrices et son feu dans les yeux, l’âme de cette équipe, le vétéran qui saute sur la glace comme on va à la guerre, qui fonce vers le filet, s’incruste dans la bulle du gros Vasilevskiy, qui saigne, Gallagher la mèche courte qui provoque des étincelles et qui ouvre la marque après seulement trois minutes de jeu.
Et nous avons adoré, vraiment adoré, voir Martin St-Louis prendre tranquillement l’ascendant sur Jon Cooper. St-Louis n’avait encore jamais entraîné une équipe lorsque Cooper a remporté sa seconde Coupe Stanley au détriment de vous savez qui. Or, 2021 a laissé des traces. Oubliez les Bruins, oubliez, pour les deux prochaines décennies au moins, la coupe à Toronto. La grande rivalité de la division Atlantique est désormais celle qui oppose nos « p’tits gars » à Clou de Girofle et compagnie.
Obligé, depuis le début de cette série, de composer avec un premier trio réduit au silence à forces égales, St-Louis a été brillant. Le coach du Canadien pourrait peut-être sourire un peu plus, fût-ce d’un beau sourire légèrement baveux, comme son vis-à-vis, il reste que réunir Dach et Texier était un coup de génie. À Tampa mercredi, la manière époustouflante dont le philosophe des chaises a joué avec ses trios a achevé de mettre l’entraîneur rival dans sa poche de fesse.
Intimidation, comédie, tentative de blessure, jeu propre loin du banc des pénalités, un Kucherov passant près d’une demi-heure sur la glace, un Hagel en état de grâce : au cours des cinq premiers matchs, le Lightning aura tout essayé. Il se pourrait bien qu’il soit revenu à Montréal à court de solutions.
Au moment où vous lirez ces lignes, Canadien sera toujours en vie. Il sera passé au tour suivant ou bien se préparera à disputer un septième match. De toute manière, ce sera la meilleure histoire en ville.
Romancier, écrivain indépendant et chroniqueur sportif atypique, Louis Hamelin est l’auteur de dix-sept livres.


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