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Légalisation de l’euthanasie : «L’interdit de tuer protège tous les acteurs contre la tentation d’abandonner»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que la proposition de loi sur l’aide à mourir revient à l’Assemblée nationale, Christophe Régnier appelle les parlementaires à refuser une loi qui, au nom des malades qui souhaitent mourir, entraînerait vers la mort beaucoup de ceux qui veulent vivre.

Christophe Régnier est un ancien professeur de philosophie en classes préparatoires aux lycées Henri IV et Condorcet.


Mesdames et Messieurs les parlementaires,

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Un homme est opéré à la mâchoire d’une métastase de cancer du poumon. Tant qu’il n’a pas, par un long travail, réappris à déglutir, parler, mâcher, on le nourrit lentement à travers un trou dans l’estomac. Cela mobilise pendant des mois une aide représentant trois sessions deux heures par jour, exigeant d’urgence l’intervention de deux infirmières si le conduit vient à se boucher. Le malade peut avoir des années de vie devant lui. Un entourage jeune qui travaille n’est pas assez disponible, un entourage vieux sent s’user ses forces. L’interdit de tuer protège tous les acteurs contre la tentation d’abandonner. Si la loi proposée passe, leur effort sera miné par une question lancinante : une vie humaine raisonnable ne s’arrête-t-elle pas ici ? Cet homme, demain, dans trois mois, ce peut être vous.

Tirer argument, en faveur de la loi proposée, d’un malade qui dit qu’il voudrait mourir, prouve seulement qu’on n’a pas su entendre sa demande. Dit parfois par le malade à l’entourage, c’est une demande d’aide, un sondage d’assistance, un test d’affection, une excuse pleine de honte à la pensée de peser, parfois aussi une plainte contre l’abandon, qui attend une protestation (« Et nous ? Nous avons besoin de toi, nous voulons te garder »).

Le bien-portant en effet ne comprend pas ce qu’est la maladie avant d’y entrer. Le diagnostic de maladie mortelle en même temps qu’il foudroie, ranime une vie enlisée dans les soucis. Nul ne connaît comme un malade sous la menace la simple extase de vivre.

Puisque la situation est sans issue, pense le bien-portant, pourquoi la prolonger ? On parle d’une souffrance inutile des dernières semaines, comme si vouloir vivre alors était signer un contrat pour quelques semaines de vie sans issue, mais le désir de vivre de l’homme condamné ne procède pas d’une étude de marché. Il défend la vie qui est la sienne, recevant ce qu’elle lui donne, avançant avec son passé inépuisable dans l’avenir qui s’amenuise sans que le présent cesse d’être illimité.

Le sort de malades et de vieillards innocents, ayant chacun un visage et un nom, est entre vos mains. Votre bouton de vote va protéger les plus fragiles ou pousser des milliers d’entre eux à mourir selon une sélection des forts, des nantis de la vie.

Les militants de l’euthanasie ne s’intéressent pas à ces faits ni à ces malades, mais seulement à ceux rarissimes qui renoncent et demandent à mourir. Quand des malades découvrent certaines phrases ignobles écrites à leur sujet, par exemple par Michel Landa, un des fondateurs de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), ils voient bien que ce mépris et cette haine des malades sont un mépris et une haine de la condition humaine et de sa fragilité. Un clivage et un abîme opposent la cause que servent des idéologues et la compassion qui défend l’intérêt des malades. Elles regardent dans des directions opposées.

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L’admission d’un droit à être tué à sa demande renforce l’idée que certaines situations sont des objections à vivre, en même temps que la dignité invoquée les disqualifie honteusement comme indignes. Il ne fait pas de doute que si l’interdit de tuer est institutionnellement affaibli, si l’État cesse de condamner la non-assistance à personne en danger, abolit le vénérable serment d’Hippocrate, s’autorise à tuer, l’acte de tuer perdra quelque chose de son caractère criminel, de même que progressera le suicide non-assisté, comme c’est le cas en Hollande.

Considérons maintenant ce fait décisif trop absent des esprits : les maladies mortelles évolutives sont de pronostic approximatif, et les malades qui vivent finalement plus longtemps qu’attendu sont sans proportion plus nombreux que ceux qui veulent mourir. Le signataire, en longue rémission non prévisible d’un cancer métastasé, en témoigne. Compte tenu de la peur fréquente de la maladie, des traitements éprouvants, et d’un combat vu comme perdu d’avance, il est non pas éventuel mais tout à fait certain qu’une partie de ceux qui reçoivent un diagnostic de maladie mortelle sera poussée au nom d’une absence d’avenir incertaine à demander la mort dès qu’on lui proposera un traitement non curatif.

Comme la vieillesse cherche en toute chose les voies du consentement, des milliers de personnes se résigneront sous la pression sociale, quand du côté de la vie sera la solitude et du côté de la mort la compagnie, à mourir avant l’heure plutôt que de différer la mort d’un égoïste.

À lire aussi Bérénice Levet : «Légaliser l’euthanasie, c’est briser à jamais l’équation de l’humanité et du non possumus»

La peur pousse ainsi des gens qui pourraient vivre à inviter la société à les abandonner alors qu’ils désirent ne pas souffrir et être accompagnés, ce qui est l’objet des soins palliatifs. Certains, on le comprend, pouvaient être tentés par la Suisse quand il n’y avait pas de sédation continue et que prévalait l’acharnement thérapeutique, mais la mort au terme des maladies les plus redoutées, comme celle de Charcot, s’accomplit aujourd’hui de façon humaine par les soins palliatifs et non dans les mouroirs suisses. L’adoption de la loi proposée, qui supplanterait les soins palliatifs à la traîne, sacrifiant le droit des malades d’être soignés, les précipiterait vers le suicide ou l’euthanasie.

On choisirait, croyant les défendre, les rarissimes qui veulent mourir contre ceux beaucoup plus nombreux qui veulent vivre mais seraient ainsi entraînés avec eux dans la mort. Les défendre n’est pas imposer sa morale aux autres. Nous ne demandons que l’application de l’actuelle loi Claeys-Léonetti votée à l’unanimité, comportant la sédation profonde et continue, mais l’idéologie accuse d’idéologie ceux qui lui opposent une expérience douloureuse qu’elle ne veut pas regarder.

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Tout le monde sait ce qui va se passer si la loi est votée, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Certains s’en félicitent même, comme, à l’étranger, Matthew Parris du Times au nom selon lui de l’utilité sociale, car « la pression va s’accroître sur les malades en phase terminale pour qu’ils hâtent leur propre mort, ce n’est pas une mauvaise chose » (le 29/03/24). Le Parlement écossais a récemment refusé cette voie. Le sort de malades et de vieillards innocents, ayant chacun un visage et un nom, est entre vos mains. Votre bouton de vote va protéger les plus fragiles ou pousser des milliers d’entre eux à mourir selon une sélection des forts, des nantis de la vie. Qui n’a jamais été conduit par sa réflexion à changer d’avis ? Dites non, simplement non, et cela vous protègera, vous, nous, et tous les autres.

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