Une tour pleine de briques rouges, sans porte, sans fenêtre, sans escalier intérieur, qui s’élève à près de 30 mètres au-dessus d’un coteau tourangeau depuis presque deux mille ans. Ce qui manque à la pile de Cinq-Mars-la-Pile, en Indre-et-Loire, ce n’est ni une ouverture ni un accès : c’est une explication. Cet édifice atypique est une tour pleine, sans salle ni escalier à l’intérieur, ce qui signifie qu’elle n’était pas conçue pour être gravie ou habitée. Un monument que l’on peut regarder, mais jamais pénétrer.
Le chiffre interpelle d’emblée. Cette pile est un édifice d’une hauteur de 29,60 mètres, soit cent pieds romains, une mesure qui n’a rien d’un hasard pour des bâtisseurs qui pensaient leurs proportions en unités précises. Elle a été construite avec 104 000 briques de 33 par 22 centimètres et d’une épaisseur de 3,5 à 4 centimètres, autour d’un noyau central composé de briques pilées, de sable et de mortier de chaux. Une autre estimation évoque même près de 130 000 briques de terre cuite qui la constituent, un chantier titanesque pour l’époque, mené à la fin du IIe siècle ou au tout début du IIIe.
La datation, elle, ne fait plus débat. La construction remonte à la fin du 2e et au début du 3e siècle de notre ère, une conclusion établie grâce à l’analyse des matériaux de construction, notamment les restes de mortier. À cette époque, la Touraine est solidement intégrée à l’Empire romain, et une voie de circulation reliant Caesarodunum, l’actuelle Tours, à Juliomagus, aujourd’hui Angers, passe justement devant la pile. Le monument n’a donc pas été planté au hasard : il se dresse en bordure d’un axe majeur, visible de loin, face au fleuve.
À retenir
- Une tour de brique de 30 mètres construite il y a 1 800 ans sans aucun accès : comment était-elle vraiment utilisée ?
- Un décor de panneaux mosaïqués unique en Gaule, inspiré d’Ostie, dont personne n’a jamais déchiffré le message
- Funéraire, sanctuaire ou monument de pouvoir ? Dix-huit siècles après sa construction, l’archéologie n’a toujours pas tranché
Sommaire
- Un décor unique qui ne dit toujours pas son secret
- Funéraire, sanctuaire ou borne de propriété ? Le flou persiste
- Un monument qui a traversé les siècles sans perdre son mystère
Un décor unique qui ne dit toujours pas son secret
Ce qui rend la pile de Cinq-Mars réellement singulière, ce n’est pas seulement sa taille. C’est sa parure. Sa façade côté Loire présente un décor de douze panneaux mosaïqués, un type de décoration que l’on retrouve à Ostie, le port historique de la Rome antique, ce qui en fait l’unique exemple d’un édifice parementé de briques avec un décor polychrome en Gaule. Un raffinement architectural directement importé du cœur de l’Empire, planté au bord de la Loire comme une signature.
Mais même ce décor garde sa part d’ombre. Le parement en briques recouvre un noyau de maçonnerie, et le décor composé de douze panneaux ornés de motifs géométriques a une signification inconnue, ce qui en fait un monument unique en France. On sait de quoi la pile est faite, on sait quand elle a été construite, mais personne n’a jamais réussi à lire le message que ces motifs étaient censés transmettre. Un peu comme si l’on retrouvait une lettre parfaitement conservée, mais rédigée dans une langue qu’on ne sait plus déchiffrer.
Funéraire, sanctuaire ou borne de propriété ? Le flou persiste
Le mot « pile » lui-même désigne une catégorie de monuments antiques. Il s’agit d’un nom générique donné à des édifices antiques, supposés funéraires et en forme de tour pleine. Le conditionnel a son importance : « supposés ». Car si l’hypothèse funéraire domine, elle ne s’impose pas avec la force d’une certitude archéologique.
Les fouilles menées en 2005 ont pourtant apporté des éléments nouveaux. Les archéologues ont mis au jour au pied de la pile un bâtiment semi-enterré et une statue de pierre, des indices qui pourraient laisser penser à un monument funéraire, même si aucune sépulture ni épitaphe n’ont été découvertes sur le site. Pas de tombe, pas d’inscription : la piste la plus sérieuse reste donc, elle aussi, une hypothèse. L’hypothèse privilégiée aujourd’hui est celle d’un édifice construit en l’honneur d’un personnage important, peut-être un chef de guerre victorieux.
D’autres pistes ont été explorées au fil du temps, sans qu’aucune ne fasse consensus. On évoque pêle-mêle la possibilité d’un sanctuaire consacré à une divinité, une fonction de borne-frontière entre deux territoires, ou encore un monument commémoratif. Une équipe d’archéologues du Centre archéologique du centre de la France a même avancé une lecture plus sociale du monument : celle d’un notable ayant voulu marquer sa puissance. Comme le résume l’archéologue Emmanuel Marot, tout concorde avec l’hypothèse d’un notable romain qui, après avoir parcouru l’Empire, se serait installé dans un vaste domaine sur le coteau, et aurait construit ce sanctuaire pour marquer de manière très ostentatoire l’importance du personnage. Une thèse séduisante, mais qui reste, elle aussi, une reconstitution plausible plutôt qu’une preuve.
Un monument qui a traversé les siècles sans perdre son mystère
La notoriété de la pile ne date pas d’hier. Ce monument est célèbre depuis longtemps : Rabelais y fait par exemple allusion dans Gargantua, dans l’édition princeps de 1534. Quatre siècles avant que les archéologues ne s’y intéressent sérieusement, l’écrivain tourangeau connaissait déjà « la pile sainct Mars aupres de Langès ». Preuve que la silhouette de la tour marquait déjà les esprits bien avant qu’on ne cherche à comprendre sa fonction.
Le classement de 1840 s’inscrit dans le tout premier élan de protection du patrimoine français. En 1840, ce site historique fut l’un des premiers à être classés par Prosper Mérimée, chargé de recenser les monuments à protéger dans la région. Un honneur précoce pour un édifice dont on ignorait déjà, à l’époque, la véritable raison d’être. Depuis, de nombreuses théories, plus ou moins fantaisistes, ont été échafaudées pour expliquer son origine et sa fonction, sans qu’aucune n’apparaisse pleinement convaincante. Certaines de ces théories du XIXe siècle relevaient même de la pure invention : des érudits locaux avaient prétendu avoir découvert une inscription lapidaire pour justifier une légende de « cinq guerriers », un récit fantaisiste que les historiens ont depuis largement démonté.
Reste un chiffre qui donne le vertige : avec ses 30 mètres environ, elle est la plus haute « pile » de la Gaule, devançant toutes les autres tours funéraires recensées dans le Sud-Ouest de la France. Un record de hauteur pour un monument dont on ignore toujours, à quelques dizaines de mètres près, ce qu’il a réellement voulu dire à ceux qui passaient devant, voilà environ dix-huit siècles.
Sources : grandouestinsolite.fr | duvoyage.com


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