C’est une découverte qui ressemble à une légende urbaine, mais qui est prise très au sérieux par la neuropsychologie moderne. Si vous venez de vivre un événement traumatisant (un accident de voiture, une agression, une vision d’horreur), le meilleur geste médical d’urgence pour protéger votre santé mentale future pourrait être de sortir votre téléphone et de jouer à Tetris. Ce jeu d’empilement de briques des années 80 aurait la capacité unique de « pirater » la mémoire visuelle avant que le traumatisme ne s’y installe définitivement.
Le vaccin cognitif
L’idée derrière cette thérapie surprenante repose sur la compréhension moderne de la mémoire. Contrairement à ce que l’on croit, un souvenir ne se grave pas instantanément dans le cerveau au moment où l’événement se produit. Il existe une fenêtre de temps, appelée « période de consolidation », qui dure environ six heures après l’événement.
Durant ces six heures, le souvenir est comme du ciment frais : il est malléable, instable et n’a pas encore durci. C’est durant cette phase que le cerveau traite les informations sensorielles (les images, les sons, les odeurs) pour les transformer en souvenirs à long terme. Si le processus se déroule « trop bien » pour un événement horrible, cela peut conduire à un trouble de stress post-traumatique (TSPT), caractérisé par des « flashbacks » visuels intrusifs et incontrôlables.
La théorie développée par des chercheurs, notamment l’équipe du professeur Emily Holmes (d’abord à Oxford, puis à l’Institut Karolinska), est celle du « vaccin cognitif ». L’objectif est d’interférer avec ce processus de séchage du ciment pendant la fenêtre critique de six heures.
Pourquoi Tetris et pas un autre jeu ?
C’est là que le génie du jeu soviétique intervient. Pour bloquer la formation de souvenirs visuels traumatiques, il faut occuper la partie du cerveau responsable du traitement visuo-spatial. Le cerveau humain a des ressources limitées ; il a du mal à effectuer deux tâches visuelles complexes simultanément.
Tetris est l’outil parfait pour cela. Il est visuellement très exigeant : vous devez identifier la forme des pièces, analyser l’espace disponible en bas de l’écran, faire pivoter mentalement la pièce et planifier sa chute. Ce traitement accapare énormément de « bande passante » cognitive dans les aires visuelles du cerveau.
En jouant à Tetris intensément dans les heures suivant le choc, vous saturez votre cortex visuel. Le cerveau est tellement occupé à empiler des briques qu’il n’a plus assez de ressources pour « graver » les images de l’accident en haute définition. Le souvenir factuel de l’événement reste (« je sais que j’ai eu un accident »), mais la composante visuelle intrusive, celle qui hante les nuits, est moins bien consolidée.
Crédit : Edy waluyo Nugroho
Des résultats cliniques prometteurs
Ce n’est pas seulement de la théorie. Des études cliniques ont été menées. Dans l’une d’elles, des patients arrivant aux urgences après un accident de la route ont été invités à jouer à Tetris sur une console Nintendo DS pendant 20 minutes, dans les 6 heures suivant leur admission.
Les résultats, publiés dans des revues scientifiques prestigieuses, ont montré que le groupe ayant joué à Tetris rapportait significativement moins de flashbacks intrusifs dans la semaine suivante par rapport au groupe témoin (qui avait fait une autre tâche, comme des mots croisés, qui ne sollicitent pas la mémoire visuelle). Ce n’est pas un remède miracle qui efface le passé, mais un outil préventif simple et peu coûteux qui pourrait réduire considérablement les risques de développer un TSPT chronique.


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