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Le tatouage autochtone, ou l’art de la réappropriation

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Entre techniques modernes et rituel sacré, les tatoueuses et les tatoueurs autochtones se réapproprient l'héritage longtemps confisqué d'un art millénaire et aident leurs clients à renouer avec leur propre identité.

Dans son studio de Montréal, la tatoueuse wendat Terry Dactel finit de préparer son matériel lorsque Hogan Gilbert arrive. Cheveux remontés en un chignon, rasés sur les côtés, il s’allonge sur la table et dévoile sa jambe droite. L'esquisse d'une longue tige et d'un épi de maïs se dessine, ainsi qu’une tortue, un loup et un ours.

À côté de lui, Terry allume son enceinte. La jeune femme de 30 ans est tatoueuse depuis huit ans. Depuis que je suis petite, je voulais colorier la peau des gens, raconte-t-elle.

Elle-même a la peau recouverte. Avec un sourire, elle cache celui qui représente Buffy Sainte-Marie, l'icône déchue, et pointe celui de l’ancien chef wendat Kondiaronk, l’un des artisans de la Grande Paix de Montréal en 1701.

Elle a aussi une fleur wendat sur le visage et quelques mots dans la langue de sa communauté. Sur le mur, plusieurs fraises sont dessinées, rappelant l'importance du fruit pour les Wendat.

Graver sa culture

Hogan Gilbert n’en est pas à son premier tatouage non plus. Lui aussi a le corps bien couvert, mais celui sur lequel Terry travaille aujourd’hui a quelque chose de différent.

Terry Dactel dans son studio de tatouage.

Terry Dactel est originaire de Wendake.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Il y a deux ans, j’ai eu l’idée de rendre hommage à six éléments qui sont liés à ma culture. Les trois sœurs : la courge, le haricot et le maïs, ainsi que les trois clans qui existent dans ma communauté : la tortue, le loup et l’ours, raconte-t-il, pendant que Terry désinfecte son plan de travail.

C’est comme un badge. C’est ce que je suis et je veux le montrer au reste du monde, dit Hogan.

Ça me fait un peu peur, parce que je ne me suis jamais fait faire quelque chose d'aussi profond.

Au début, je ne savais pas trop qui j’étais. J’ai grandi sur la réserve et ça m’importait peu d’être tant "rezy". Avec le temps, c’est devenu plus important pour moi, explique-t-il lorsqu’on lui demande pourquoi il a choisi de se faire tatouer quelque chose qui symbolise sa communauté.

Le tatouage est pratiqué depuis des millénaires par les peuples autochtones d'Amérique du Nord. Au-delà de l'aspect esthétique, il constitue une expression profonde de leur identité spirituelle, culturelle et communautaire.

Une femme en train de tatouer un épi de maïs.

Terry Dactel utilise deux techniques de tatouage. Celle-ci est la technique dite « moderne ». Il n'est pas permis de filmer lorsqu'elle utilise la technique du « handpoke », plus traditionnelle.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L'archéologue au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal Christian Gates St-Pierre et son équipe disposent d'objets qui, grâce à des tests en laboratoire, ont pu être identifiés comme ayant servi à faire des tatouages. Ces artéfacts datent de 500, 600 ans avant notre ère , précise-t-il.

D'autres objets qui ressemblent fortement à certaines aiguilles à tatouer retrouvés par des chercheurs pourraient être encore plus anciens, mais on ne peut pas clairement démontrer qu’ils servaient à tatouer, note M. Gates St-Pierre.

Ce dernier peut aussi affirmer que les tatouages de l’époque représentaient généralement des motifs géométriques abstraits qui ressemblaient à ce qu’on pouvait observer sur les poteries.

On sait aussi que, d’après des illustrations, les tatouages étaient toujours rouges et noirs. Le noir pouvait être obtenu avec de la suie de charbon ou du manganèse, mais c’était plus difficile à extraire. Et le rouge était fait avec l’ocre, un oxyde ferreux, raconte-t-il.

Mais l’aspect social éventuel du tatouage et le contexte de la pratique restent encore un mystère.

Un bras tendu sur lequel est tatoué un poisson.

Ce tatouage illustre la lignée de pêcheurs dont fait partie le client.

Photo : Instagram / Cloudhousetattoo

On retrouve des objets, mais on ne retrouve jamais les contextes sociaux dans lesquels ils étaient utilisés. Les cérémonies dans lesquelles ça a été fait, d'un point de vue archéologique ou anthropologique, on ne les connaît pas.

Selon lui, toutes les populations autochtones pratiquaient l’art du tatouage, du moins d’après les données ethnographiques.

Cette pratique était perçue comme barbare par les missionnaires et les colons, ce qui a forcé les Autochtones à la dissimuler par peur de représailles.

Retour aux sources

Certaines parties du tatouage de Hogan seront réalisées grâce à la méthode moderne, d’autres, grâce à une technique manuelle appelée handpoke. Cette dernière consiste à tatouer point par point, avec une aiguille et de l’encre, et donc sans machine.

Cette pratique implique différents protocoles qui peuvent changer en fonction de la nation. C’est la raison pour laquelle Terry a pris soin de bien se renseigner ces dernières années dans le monde du tatouage traditionnel. Elle n’hésite pas à joindre directement certaines communautés pour ses recherches.

Du foin d'odeur accroché au coin d'un cadre au mur.

Terry Dactel aime beaucoup dessiner le foin d'odeur, dont on voit une couronne accrochée au coin d'un cadre.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La tatoueuse haïda et nisga’a Kwiaahwah Jones, elle, raconte qu'elle ne fait que du handpoke. C’est comme si ça m’avait été transmis. Comme si j’avais lancé un appel à l’univers, raconte-t-elle.

Le tatouage, en général, porte une certaine dimension spirituelle tant dans sa réalisation que dans sa signification. C’est une cérémonie qui s’apparente à de la médecine. C’est quelque chose d’intime, explique Terry, tout en précisant que les dessins choisis pour un tatouage traditionnel ne viennent pas d’Internet.

[Lorsque je tatoue avec la technique du handpoke], on sent une atmosphère et une énergie différentes dans la pièce, confirme pour sa part Kwiaahwah.

C’était un pilier de notre identité. Alors, il est important de renouer avec ce lien et de le rendre accessible à tous, pour que chacun puisse se le réapproprier. [Le tatouage] est le marqueur d’une étape importante. Les gens ont tendance à associer leurs tatouages à une transformation.

Deux têtes d'aigles tatouées sur le haut des mains.

La technique utilisée sur ce tatouage est celle du « handpoke », considéré comme une technique traditionnelle.

Photo : Instagram / Cloudhousetattoo

Il y a aussi un état d'esprit particulier de l'autre côté de l'aiguille, croit quant à lui Hogan : Ne pas être sous influence, de ne pas être soûle, être de bonne humeur, car tu mets ta propre énergie dans quelque chose qui sera sur toi toute ta vie.

Par ailleurs, le processus du handpoke peut s'accompagner de rituels sacrés, tels que la purification par la fumée de sauge, les chants et les prières, qui préparent l'esprit. Si Terry organise une cérémonie avant de commencer, ce n’est toutefois pas le cas de Kwiaahwah, qui estime que le processus est déjà une cérémonie en soi.

Au début, j’en faisais tout un plat. Je préparais des plats traditionnels, on mangeait ensemble et on parlait du tatouage, etc. Mais maintenant, c’est plus comme une douce méditation. J’ai compris que je n’avais pas besoin d’organiser une cérémonie aussi grandiose pour un tatouage, explique-t-elle.

Un homme montre les tatouages sur sa jambe à une femme.

Hogan fait confiance à Terry pour poursuivre son tatouage.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais une part de mystère demeure pour ceux qui n’y participent pas. On ne filme pas [la cérémonie avant de commencer] et je ne prends pas toujours de photos de mes tatouages traditionnels, confie Terry. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Hogan s'est fait tatouer à la manière moderne lors de notre passage.

Dans son mémoire publié en 2020 sur l’art du tatouage autochtone contemporain au Canada, Jade Brais-Dussault écrivait aussi que la douleur physique ressentie lors de la séance de tatouage est perçue comme un moyen de libérer les douleurs mentales et émotionnelles intériorisées.

En inscrivant leur culture sur leur peau, les Autochtones se réapproprient leur propre corps face à l'emprise et à l'effacement colonial.

Terry a, par exemple, déjà tatoué des survivants des pensionnats pour Autochtones. Pour eux, cette étape fait parfois partie de leur guérison, car le tatouage arrive comme une manière de panser les plaies de l'âme.

Un dessin qui représente des symboles autochtones, comme le foin d'odeur ou encore des mocassins.

Terry Dactel a accroché différents dessins qui font référence à ses origines wendat dans son studio.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L'intérêt qui semble croissant pour le tatouage traditionnel autochtone témoigne d’une renaissance continue de pratiques culturelles qui ont été réprimées par le colonialisme. Marilou Bastien, une jeune tatoueuse wendat qui a été prise sous l'aile de sa cousine Terry, en est très consciente.

Je remarque que les gens reviennent vers ça, car le tatouage est plus accepté en société et aussi, peut-être, car il y a une tatoueuse dans leur communauté. Pour beaucoup de mes clients, il y a une dimension très identitaire [dans leur démarche], dit-elle.

Des risques d'appropriation culturelle

Mais l’intérêt pour les tatouages traditionnels et représentant des symboles autochtones ne se limite pas aux sphères des Premières Nations, des Inuit et des Métis. Des allochtones aussi sont parfois séduits. Terry ne s’en offusque pas, elle a plutôt choisi d’opter pour la bienveillance et le dialogue.

Souvent, je vais dire non à cette demande, car les tatouages traditionnels sont réservés aux Autochtones, comme mes connaissances. Mais je vais demander pourquoi la personne veut ce tatouage, ce qu’il signifie pour elle, explique la tatoueuse, qui essayera de trouver un compromis sans glisser vers l’appropriation culturelle.

Différents dessins accrochés à un mur.

Terry Dactel croit qu'il faut bien expliquer aux non-Autochtones pourquoi demander un tatouage traditionnel peut s'apparenter à de l'appropriation culturelle.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

"C’est juste pas ta culture. Je suis contente que tu l’aimes, mais tu sais, tu peux le faire d’une meilleure manière", expliquera Terry à ses clients non autochtones qui, selon elle, n'ont pas besoin de recevoir cette médecine.

C’est [une partie de notre culture] qui nous a été volée et qu’on essaie de réclamer par nous-mêmes.

Marilou Bastien opte elle aussi pour la pédagogie, tout en indiquant que si un allochtone veut se faire tatouer un brin de sauge ou une autre plante qui a une symbolique importante pour les Autochtones, elle ne peut pas l’en empêcher, puisque cela reste un dessin très commun.

Marilou Bastien en train de tatouer.

Marilou Bastien ne se sent pas encore prête à tatouer avec la technique traditionnelle du « handpoke ».

Photo : Gracieuseté : Marilou Bastien

Kwiaahwah Jones a une approche différente encore. Je pense que tout le monde mérite d’être tatoué, mais il faut s’assurer que ce soit approprié. [Tatouer un symbole autochtone], c’est comme tatouer le nom de famille de quelqu’un, dit-elle, donnant l’exemple de certaines personnes qui ont été adoptées par les Haïdas, et donc qui méritent, selon elles, de porter sur leur corps cette appartenance.

Elle a tatoué sa meilleure amie, qui n'est pas du tout autochtone avec un symbole haïda, et cela ne la dérange pas.

Hogan, de son côté, ne comprend carrément pas qu’un non-Autochtone puisse faire ce genre de demande.

Je trouve que c’est bizarre. Je trouve que c’est impoli. Je ne comprends pas pourquoi ils demandent ça. Peut-être est-ce pour rendre un hommage. Mais ça n’a pas de sens de le faire, car ce n’est pas qui tu es.

Le travail d’éducation porté par de nombreux Autochtones semble avoir permis un recul de ce genre de demande, croit Terry Dactel. Dans les dernières années, les gens ont développé leurs connaissances sur nos cultures et deviennent de bons alliés, dit-elle.

Un homme de dos avec ses tatouages.

Hogan Gilbert a de nombreux tatouages sur le corps. Certains sont traditionnels, d'autres modernes. Terry lui a fait cette tortue dans le dos.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais, surtout, les tatouages dits autochtones ne sont plus les mêmes. Quand j’ai commencé dans le tatouage, je rentrais dans les studios et je voyais des coiffes de chef, des pin-up Pocahontas, se souvient-elle.

Les pin-up Pocahontas et les coiffes parfois plus folkloriques qu'autre chose s'effacent peu à peu des studios de tatouage, remplacés par des symboles porteurs de vérité qui finissent par recouvrir les cicatrices invisibles du passé.

Il ne s'agit plus de savoir si l'on est assez rezy, mais d'habiter pleinement sa propre histoire.

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