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Le Royaume-Uni a eu dès 1968 un navire qui traversait la Manche sans toucher l’eau : ce qui l’a retiré du service n’était ni la mer ni les pannes

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Un aéroglisseur capable de relier Douvres à Calais en une trentaine de minutes, sans jamais toucher la surface de l’eau : voilà ce que le Royaume-Uni exploitait commercialement dès 1968. Ce qui a fini par arrêter ce prodige d’ingénierie britannique n’a rien à voir avec une tempête en Manche ou une avarie mécanique. La véritable cause tient en deux mots : rentabilité économique. Entre le prix du kérosène et la concurrence d’un tunnel percé sous la mer, l’aventure du SR.N4 s’est achevée sur un simple calcul comptable, pas sur un naufrage.

À retenir

  • Un engin capable de voler au-dessus de la Manche en seulement 35 minutes, avec la capacité d’un Boeing 747
  • Quatre turbines à gaz dévoraient une tonne de kérosène par heure – une faiblesse fatale dans un contexte économique changeant
  • Ce n’est pas une tempête qui l’a arrêté, mais une décision fiscale et l’émergence d’une concurrence inattendue

Sommaire

  1. Une prouesse technique née de l’ingéniosité britannique
  2. Trente minutes pour traverser la Manche
  3. Ce qui a vraiment eu raison du SR.N4
  4. Une princesse esseulée au musée

Une prouesse technique née de l’ingéniosité britannique

Le principe tient presque du tour de magie : soulever un navire de plusieurs centaines de tonnes sur un coussin d’air comprimé, retenu par une jupe souple qui frotte à peine la crête des vagues. C’est cette idée, développée par l’ingénieur radar Christopher Cockerell, qui a donné naissance au concept d’aéroglisseur, testé pour la première fois lors d’une traversée Calais-Douvres en 1959. Le SR.N4, construit par la British Hovercraft Corporation sur l’île de Wight, en a été l’aboutissement industriel. Premier lancé le 4 février 1968, le SR.N4 de la British Hovercraft Corporation a toujours été le plus grand aéroglisseur de transport de passagers au monde, passant de modèles initiaux Mark I à des Mark II puis à des Mark III allongés de 16,9 mètres.

Sous la coque, quatre turbines à gaz Rolls-Royce Proteus faisaient tourner autant d’hélices orientables montées sur pylônes, assurant à la fois la portance et la propulsion. Un détail qui donne le vertige : chacune de ces turbines consommait une tonne de carburant par heure. Dans sa version Mark III, l’engin pouvait embarquer jusqu’à 60 voitures et 418 passagers, soit à peu près la capacité d’un Boeing 747 posé sur l’eau. Le tout lancé à une vitesse de croisière qui plaçait l’engin dans une catégorie à part sur la Manche.

Trente minutes pour traverser la Manche

Exploité d’abord par Hoverlloyd et Seaspeed depuis quatre hoverports (Pegwell Bay et Douvres côté anglais, Calais et Boulogne côté français), le service a fusionné en 1981 sous la bannière Hoverspeed, opérant depuis le hoverport de Douvres-Ouest. La traversée standard, longue d’une trentaine de kilomètres, se faisait en moyenne en 35 minutes, une performance qui a valu à l’engin son surnom de « Concorde des mers ». Un record informel a même été établi : la traversée la plus rapide de l’histoire du service, réalisée en 1995, s’est jouée en à peine 22 minutes. À vide, sans passagers ni véhicules à bord, l’engin filait encore plus vite que sur ses rotations commerciales habituelles.

Le SR.N4 a même connu son quart d’heure de gloire cinématographique : la Princess Margaret embarquait Sean Connery dans un James Bond tourné au début des années 1970. Mais la popularité du service ne s’est pas construite que sur l’écran. Le service d’aéroglisseurs de la Manche a connu son année record avec 3 millions de passagers transportés, à une époque où traverser à cette vitesse relevait encore de la nouveauté absolue pour des vacanciers britanniques habitués aux ferries classiques.

Ce qui a vraiment eu raison du SR.N4

Alors, si ni la houle ni les pannes mécaniques n’ont eu raison de l’engin, qu’est-ce qui l’a condamné ? La réponse tient en une accumulation de facteurs économiques, bien plus prosaïques que n’importe quel incident en mer. D’abord, l’ouverture du tunnel sous la Manche en 1994 a offert une alternative ferroviaire directe, rapide et surtout insensible aux conditions météorologiques, un argument de poids face à un aéroglisseur parfois contraint d’annuler ses rotations par vent fort. La route a fermé en octobre 2000, en partie à cause de la concurrence du nouveau service ferroviaire du tunnel sous la Manche.

Mais le coup de grâce est venu d’ailleurs, et c’est sans doute le plus surprenant : la fin de la vente hors taxes à bord. Selon d’autres analyses, c’est la fin du service duty-free en 1999 qui a rendu l’aéroglisseur non rentable, car les ventes de produits détaxés à bord généraient à ce moment-là plus de profit que la billetterie elle-même, et à mesure que les pièces détachées venaient à manquer, le SR.N4 a été retiré du service. ce n’est pas la mer qui a eu raison de ces géants des flots, mais un changement de fiscalité européenne combiné à des moteurs increvables… mais horriblement gourmands, dans un contexte où les pièces de rechange se raréfiaient dangereusement. Le 1er octobre 2000, la Princess Anne et la Princess Margaret effectuaient leurs dernières rotations commerciales entre Douvres et Calais, saluées par une foule de curieux venus assister à la fin d’une époque.

Une princesse esseulée au musée

le sort réservé aux deux derniers survivants de la flotte illustre à quel point la préservation du patrimoine industriel tient parfois à un fil. Les deux aéroglisseurs ont d’abord été entreposés côte à côte au Hovercraft Museum de Lee-on-the-Solent, dans le Hampshire, sur l’ancien site de la base aéronavale HMS Daedalus. Mais un projet immobilier a bien failli sceller leur destin commun à la ferraille. Une pétition lancée en 2016 a permis de sauver l’un des deux exemplaires : un bail de trois ans a été accordé au musée en août 2016, avec l’intention de lui transférer définitivement l’engin, et c’est la Princess Anne qui a été choisie pour être restaurée dans une livrée Seaspeed d’époque.

Sa sœur jumelle n’a pas eu cette chance. En mars 2018, la Princess Margaret a été démantelée à Lee-on-Solent, ses pièces récupérées ayant même servi à compléter la restauration de sa sœur survivante. Aujourd’hui, la Princess Anne demeure donc la dernière représentante au monde de cette classe d’aéroglisseurs géants, exposée dans un musée qui revendique une collection de plus de 60 aéroglisseurs de conceptions diverses. Un vestige unique d’une époque où la Grande-Bretagne pariait sur l’air comprimé pour réinventer la traversée maritime, avant que l’économie, plus impitoyable que n’importe quelle vague, ne referme la parenthèse.

Sources : tripadvisor.com | change.org

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