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Les historiens débattront longtemps des causes de l’effondrement de l’Empire américain. Certains pointeront la défaite au Vietnam, moment charnière où l’invincibilité militaire de Washington a été mise en doute. D’autres insisteront sur le 11 septembre 2001, qui a plongé les États-Unis dans une spirale sécuritaire coûteuse et une guerre sans fin contre le terrorisme. Mais, malgré un budget annuel de plus de mille milliards de dollars, les forces armées états-uniennes ne semblent plus adaptées aux défis militaires actuels. Pour preuve, une armada de porte-avions incapable de s’approcher des côtes iraniennes sans risquer d’être détruite par des missiles supersoniques.
Même si la puissance militaire ne peut être minimisée, les États-Unis sont avant tout un empire onirique dont le succès repose sur la promesse d’une prospérité made in USA, alléchante et scintillante comme une comédie romantique hollywoodienne. Mais ce fameux rêve américain, adopté de San Francisco à Berlin en passant par Tokyo, Montréal et bien d’autres contrées, dépend d’une condition essentielle : l’accès à une énergie abondante et relativement bon marché, principalement issue des combustibles fossiles.
Même si, depuis une dizaine d’années, les États-Unis sont devenus l’un des premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz grâce à la fracturation hydraulique, leurs alliés — en particulier en Europe et en Asie — demeurent largement dépendants des hydrocarbures importés du Moyen-Orient et de la Russie. Cette dépendance structurelle limite la capacité de Washington à contrôler pleinement l’ordre énergétique mondial. Elle rappelle que la puissance géopolitique reste profondément ancrée dans des réalités matérielles.
Par ailleurs, l’idée selon laquelle la croissance économique pourrait se poursuivre indéfiniment grâce à une transition énergétique rapide demeure incertaine. Les énergies renouvelables, bien qu’essentielles, requièrent des infrastructures complexes et des ressources matérielles importantes. Il n’existe pas d’énergies réellement « vertes », seulement des flux renouvelables, tels que le vent, qu’il faut capter à travers de vastes réseaux d’infrastructures.
Or, ceux-ci, comme les parcs éoliens, requièrent eux-mêmes des apports fossiles pour exister, n’en déplaise à certains lobbys cherchant avant tout à « verdir » le capitalisme. Des pans entiers de l’activité économique — notamment les industries lourdes et le secteur agricole — ne peuvent fonctionner adéquatement sans énergies fossiles. Les tracteurs et autres engins d’extraction continueront longtemps de fonctionner au diesel.
Le grand réalignement
Cette contrainte énergétique contribue à redessiner les alliances internationales. Face aux tensions géopolitiques actuelles, les États clients de l’empire n’auront, pour la plupart, d’autre choix que de s’éloigner de Washington et de se rapprocher des pays producteurs d’énergies fossiles, seuls capables de soutenir leurs économies.
Dans cette partie d’échecs planétaire, Moscou et Téhéran disposent d’atouts majeurs, car entre le rêve américain et la réalité énergétique, le choix est souvent contraint. Berlin, Paris, Londres, Tokyo et Séoul ont avant tout besoin d’un approvisionnement énergétique stable et abordable. Cela explique pourquoi plusieurs capitales européennes et asiatiques dialoguent avec Téhéran pour sécuriser le détroit d’Ormuz et envisagent, parfois discrètement, un assouplissement des sanctions envers la Russie.
Même Mark Carney a reconnu qu’à deux dollars le litre d’essence, la liberté de se déplacer en voiture — quintessence du rêve américain — est menacée. La formule de James Carville — « c’est l’économie, stupide » — paraît aujourd’hui dépassée. Désormais, c’est l’énergie qui constitue le fondement premier : sans elle, il n’y a ni économie ni consommation de masse. Le grand réalignement géopolitique est en marche et pourrait amener de plus en plus d’alliés traditionnels de l’Empire, dont le Canada, à prendre leurs distances.
Les États-Unis conservent néanmoins des atouts considérables : puissance militaire, capacité d’innovation, influence financière et culturelle. Trump, malgré ses excès, comprend l’importance stratégique des énergies fossiles et ne cesse d’appeler à intensifier leur exploitation. Le Groenland et le Canada doivent rester vigilants : riches en ressources, ils représentent des cibles bien plus accessibles que l’Iran. Lorsque l’attention américaine se détournera du Moyen-Orient, le regard pourrait de nouveau se porter sur le Nord.
Au-delà du déclin relatif des États-Unis, une question plus fondamentale se pose : celle de la viabilité d’un modèle de croissance continue dans un monde aux ressources finies. Le dérèglement climatique et le dépassement des limites planétaires invitent à repenser les fondements mêmes de la prospérité.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la trajectoire d’un empire. C’est l’ensemble de notre modèle civilisationnel qui se trouve face à ses propres limites. Le déclin américain ne sera pas une simple transition de puissance, mais le symptôme d’un basculement plus profond, où les contraintes énergétiques et matérielles redéfinissent les possibles. Dans ce contexte, les sociétés qui sauront anticiper ces limites — en repensant leurs besoins, leurs infrastructures et leurs attentes — seront mieux armées pour affronter un siècle marqué non plus par l’expansion, mais par l’adaptation.


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