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Le rap de Taktika en prison, un levier de réinsertion

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Près de 80 hommes incarcérés ont assisté à une prestation du groupe de musique Taktika à la prison de Hull. Entre confessions sur la toxicomanie et discussions sur la prévention du suicide, on observe les effets de cette initiative culturelle en milieu carcéral. Notre journaliste a pu accompagner les rappeurs et constater que l'art trouve une place dans la réinsertion des prisonniers.

Il y a deux ans, Patrick a tenté de mettre fin à ses jours. Aujourd’hui, assis dans le gymnase du centre de détention, il dit : la prison m’a sauvé la vie. Il vient de souligner ses sept mois de sobriété.

Quelques instants plus tôt, Patrick écoutait attentivement les deux membres du groupe Taktika parler de toxicomanie, de deuil et de reconstruction. L’ancien militaire des Forces armées canadiennes aux prises avec un trouble de stress post-traumatique et 15 ans d’alcoolisme n’est pas un habitué de rap québécois. Le message de Taktika l’a tout de même rejoint.

Ça ne touchera pas tout le monde, mais ça va toucher du monde. Moi, ça m’a touché, dit-il. J’ai jamais vraiment écouté de rap québécois, je vais prendre le temps d'écouter son album.

Simon Valiquette et Frédéric Auger du groupe Taktika se tiennent sur une petite scène dans un gymnase, tenant des micros. Au premier plan, des détenus assis sur des chaises pliantes les écoutent attentivement.

Les deux membres de Taktika portent fièrement sur leurs t-shirts le slogan « chaque vie compte ». Ces mots sont associés à la Semaine internationale de sensibilisation aux surdoses et de la lutte contre les méfaits liés à la consommation de substances.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Drolet

Taktika visite les prisons du Québec

Depuis une quinzaine d'années, Taktika donne entre 30 et 40 conférences par année. Les prisons ne sont qu'une part des lieux qu'ils visitent; une par an, environ. Jusqu'à présent, le groupe est passé par Roberval, Sherbrooke, Baie-Comeau et Gatineau à deux reprises. L'essentiel de leur travail se fait plutôt auprès des jeunes : écoles, centres jeunesse et centres de thérapie.

Connus pour leur parcours dans l'industrie musicale, les deux membres de Taktika étaient de passage à l'Établissement de détention de Hull pour une rencontre d'une heure et demie devant des dizaines de détenus. Comme chaque fois, la rencontre est divisée en quatre volets : leur histoire, la prévention du suicide, le milieu musical et le cheminement de désintoxication de Simon Valiquette, alias B-Ice, sobre depuis 18 ans.

Ces rencontres, rarement ouvertes aux médias, permettent de faire des constats sur cette question : la culture et les arts peuvent-ils aider à la réhabilitation?

Les miracles n’existent pas

La présence de Taktika ne ressemble en rien de ce que les détenus voient habituellement dans une journée. C’est en fait un privilège que d’assister à cette rencontre.

Gabrielle Pineault est conseillère en milieu carcéral à l'Établissement de détention de Hull. C’est elle qui a organisé l’activité avec le groupe il y a deux ans. Elle a décidé de les réinviter.

C'est bien d'entendre le discours des gens qui l'ont vécu. Ils sont aussi de très bons orateurs, explique-t-elle.

Plan rapproché de Gabrielle Pineault, souriante lors d'une entrevue. Elle a les cheveux bruns ondulés et porte un veston noir sur un haut vert.

Gabrielle Pineault, conseillère en milieu carcéral à l'établissement de détention de Hull, organise une dizaine d'activités par année.

Photo : Radio-Canada

Les thèmes abordés par Taktika peuvent ressembler à ceux que Gabrielle et ses collègues tentent d'apporter au quotidien dans le cheminement des détenus, même si elle est consciente que ça ne changera pas tout. Je pense pas que ça va changer toutes leurs pensées, mais je pense que ça peut semer des graines.

C’est précisément le mélange d'interventions qui fait la force de l’exercice, selon l’un des détenus interrogés.

Le message a une plus longue portée parce que ça vient de gens connus, qui on a connu la consommation , observe Nicolas. Ils l’ont vécu, ils savent la souffrance. C’est sûr que leur message est plus écouté, ajoute-t-il.

Le détenu Kamran parle à la caméra avec les mains ouvertes. Il porte un chandail noir sans manches et a les cheveux attachés.

Kamran a apprécié la visite de Taktika mais souligne les limites d'un tel événement.

Photo : Radio-Canada

Kamran, un autre détenu, est plus nuancé sur l'expérience.

Plusieurs sont venus pour le spectacle, croit-il. Selon lui, le système a des lacunes et manque de programmes concrets pour aider à s’en sortir. Il n'y a rien vraiment qui t’aide à t'améliorer, être dans des relations plus saines, avoir des buts dans ta vie, il n’y a pas assez de programmes pour ça.

Un constat qui n'est pas si loin de ce que les membres de Taktika reconnaissent eux-mêmes. Malgré leurs démarches, Simon Valiquette et Frédéric Auger ne prétendent pas transformer le monde, mais ils sont témoins de la détresse vécue par les prisonniers.

Dans un climat de méfiance, les émotions peuvent être perçues comme un signe de faiblesse. Frédéric Auger aimerait seulement ouvrir une brèche quand c’est possible.

On ne peut pas changer ces gens-là dans l'instant, admet-il. Mais peut-être que, dans un an ou deux, ils vont avoir compris des choses.

Une visite financée par le travail des détenus

La question revient souvent : qui paie pour ce type de présentation? Cindy Perrier, conseillère à la direction de l’Établissement de détention de Hull, répond sans détour. La venue de Taktika n'est pas financée par l’argent des contribuables, mais plutôt par le fonds de soutien à la réinsertion sociale.

On pourrait comparer ça à une fondation dans un centre hospitalier, explique-t-elle. À la différence qu’il ne s’agit pas de dons, mais de sommes générées par les détenus eux-mêmes. Il y a une retenue sur le salaire de ceux qui travaillent durant leur incarcération, comme les profits de la cantine ou encore les contrats octroyés au fonds. C’est par eux, et pour eux, conclut-elle.

Cindy Perrier reconnaît que le concept du fonds de soutien à la réinsertion sociale demeure encore méconnu dans le public.

Plusieurs hommes assis applaudissent en regardant vers l'avant. Au premier plan, trois hommes non floutés, dont un avec des tatouages sur les bras, applaudissent attentivement. En arrière-plan, les visages des autres détenus sont brouillés.

Nicolas, Patrick et Kamran applaudissent la performance du duo québécois.

Photo : Radio-Canada

Il reste une question en suspens. Ce genre d’activité en vaut-il vraiment la peine?

Il faut investir, tranche Patrick. Si tu veux être un citoyen productif qui fonctionne bien, tu as besoin de ces programmes-là. Pour lui, chaque dollar investi dans ce genre d'initiative évite d'autres problèmes plus tard : une récidive, un retour en détention, une vie qui déraille à nouveau.

C'est pas une dépense inutile. Tu investis dans le gars. C'est pas tout le monde qui va réussir, mais si tu en sauves une couple, bien, ceux-là vont peut-être en sauver d'autres après. C'est un effet domino au bout de la ligne.

Nicolas tient un discours semblable.

J'aimerais dire que le changement est possible, dit-il. Je connais des gens qui sont partis de très bas, puis qui sont rendus des gens respectables. Il ne faut pas tourner le dos aux gens parce qu'ils font une erreur dans leur vie. On paie notre dette ici, puis après ça, on a droit à une deuxième chance.

Des souvenirs en prison

Ce qui frappe dans les témoignages, c'est le parallèle entre ce que vivent les détenus et ce que les membres de Taktika retiennent eux-mêmes de leurs visites. Le groupe se souvient par exemple de sa première visite en prison il y a quinze ans. Simon Valiquette et Frédéric Auger étaient un peu nerveux, mais, ils se rappellent qu'à la fin de la rencontre, un détenu était venu leur dire un merci émotif.

Ils évoquent aussi Sherbrooke, où les détenus avaient exceptionnellement eu la permission de se lever pendant le spectacle, ce qui est normalement interdit. On a vraiment redonné le sourire à du monde là-bas. Il y a cette espèce de petite ambiance là que tu crées, où pendant 30 minutes, on partage un moment.

Les rappeurs Simon Valiquette et Frédéric Auger du groupe Taktika debout sur une petite scène dans un gymnase, entourés de haut-parleurs. Frédéric parle au micro.

Actif depuis 30 ans dans l'industrie musicale, le groupe Taktika compte aujourd'hui huit albums à son actif.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Drolet

Nous, on repart. Eux, ils restent là, la porte se referme, puis ils sont pognés là, lance Frédéric Auger. On est des rappeurs. On n'est pas des policiers, on n'est pas des profs, on n'est pas l'autorité. On est des artistes. On est juste des humains qui ont vécu des choses difficiles, ajoute-t-il.

Cette posture, ils y tiennent, car elle annonce en même temps les limites de ce qu'ils peuvent offrir. Moi, je suis pas un expert en criminologie ou en psychologie, prévient l'un des membres, avant d'ajouter croire profondément que les humains sont capables de changer. Est-ce que tout le monde peut être sauvé? Je sais pas. J'espère que oui.

Un retour dans le passé

Vouloir partager ses expériences du passé a aussi un prix. Ça implique de replonger dans des souvenirs douloureux, comme le suicide de leur ami Pagail ou les années sombres de toxicomanie de B-Ice.

Ça me fait du bien d'en parler puis ça me rappelle aussi que je ne suis pas guéri.

Un sentiment qui précède tout le reste. La raison pour laquelle on le fait a plus de valeur que de ressentir ce mal-là, résume-t-il.

Ce qui reste, c'est une brèche ouverte et l'incertitude de ce qui va s'y glisser.

Une fois les micros rangés, les deux rappeurs repartent sur la route avec leur matériel. Les 80 hommes qu'ils viennent de voir, eux, retournent dans leurs cellules.

Avant de partir, Patrick confie avoir célébré six mois et demi de sobriété. Il a hâte de retrouver sa famille. Ma femme reconnaît l'homme qu'elle a rencontré, confie-t-il en évoquant leurs rencontres au centre de détention. Les chansons de Taktika n'y sont pour rien, mais cet après-midi lui a rappelé que le chemin vers une vie meilleure existe.

Je me suis jamais senti plus libre qu'ici. Parce que la liberté, c'est pas les murs. C'est ma paix intérieure.

La conférence de Taktika n'est pas la seule incursion de la musique dans l'établissement. Dans les dernières semaines, un groupe de personnes incarcérées a enregistré un album en collaboration avec Le LAB et le rappeur gatinois D-Track. L'une des pièces, Ça va-tu arrêter, aborde également la réalité des surdoses. À la différence cette fois que ce sont les détenus qui écrivent.

L'art en prison n'offre aucune garantie de transformation, mais comme le résume B-Ice, l'objectif est d'abord de créer une ouverture. Si on réussit à juste donner un peu d'espoir ou à faire réfléchir à ce moment charnière là, je pense que notre mandat est réalisé haut la main.

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