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Si l’on doit retenir une seule chose utile de la polémique stérile qui agite les indépendantistes québécois depuis la publication du fameux rapport des OUI Québec, c’est sans doute celle-ci : nous manquons cruellement d’informations et de données sur nous-mêmes au Québec. Après tout, par-delà les querelles de chapelles qu’occasionne le rapport, celui-ci a le mérite de soulever des questions cruciales auxquelles il serait possible de répondre par des enquêtes empiriques minutieuses et rigoureuses.
Par exemple, qu’est-ce qui explique la remontée du Parti québécois (PQ) dans les sondages ? Est-ce un discours plus ferme au sujet des enjeux migratoires et de l’identité ? Est-ce la rigueur et la crédibilité du chef ? Est-ce plutôt un simple désir de changement après la Coalition avenir Québec (CAQ) désormais solidifié ? D’ailleurs, au-delà des « 50 organisations » anonymes qu’auraient consultées les OUI Québec, le peuple québécois désire-t-il vraiment que l’indépendance s’accompagne d’une révolution tranquille 2.0 ? Quels sont les déterminants effectifs de l’appui à l’indépendance ? Qu’en est-il vraiment, et pour qui, de ce désir d’ouverture ? Bien malin celui qui prétendrait avoir des réponses vraiment fiables à ces questions.
Si nous étions aux États-Unis ou en France, nous disposerions pourtant d’une quantité importante d’études qui nous permettraient, au moins partiellement, de répondre à ces questions (je pense, par exemple, aux enquêtes du Pew Research Center, aux sondages fouillés du New York Times, ou aux travaux du CEVIPOF à Paris). Là-bas, on s’intéresse à soi et on se donne les moyens de satisfaire cette curiosité. Qu’on soit d’accord ou non avec les résultats des différentes études, elles existent et nous renseignent. Là et disponibles, elles peuvent servir de contrôles quant aux discours qu’on tient sur la société.
Nous nageons au contraire dans l’ignorance au Québec. Si le rapport des OUI Québec a suscité autant de controverse, c’est peut-être simplement parce que nous ne sommes pas habitués à ce que nos questions politiques subissent un traitement empirique à peu près rigoureux. Au contraire, faute de données nombreuses et crédibles, nous expliquons notre vie politique à vue au Québec. Fréquemment, sur nos plateaux et ondes radio, dans les colonnes de nos journaux, l’intérêt partisan remplace l’analyse froide de notre société.
On fait dire nombre de choses à des sondages qui nous renseignent seulement, la plupart du temps, sur des intentions de vote. On extrapole des tendances et des opinions publiques à partir de données formidablement limitées. « Si tel parti dit X et qu’il obtient Y, alors forcément les gens doivent être d’accord ou en désaccord. » Cette intuition fausse — archifausse même, considérant combien complexe est le raisonnement électoral — remplace trop souvent l’analyse sérieuse, parce qu’on ne dispose tout simplement pas des outils et des données qui permettent une analyse sérieuse.
Disons-le donc clairement : la plupart du temps, on ne sait pas vraiment de quoi on parle lorsqu’on parle du Québec et des Québécois. Et ça vaut pour les mieux intentionnés d’entre nous. Pas par malhonnêteté, mais parce qu’on doit faire avec les moyens du bord, raisonner par intuition et analogie, faute de données probantes. Nos départements de science politique et de sociologie, qui pourtant devraient être à même de produire des études sur les questions qui nous taraudent, sont en partie à blâmer : on s’y intéresse beaucoup au reste du monde, très peu à soi (un soi qui d’ailleurs n’y est pas particulièrement valorisé).
Nos débats publics sont les premières victimes de notre pauvreté en connaissances. Le seul véritable « test » des explications des uns et des autres est l’élection. Et Dieu sait qu’on fait dire beaucoup de choses à ces élections, alors que les raisons qui motivent les électeurs sont nombreuses et contradictoires et qu’on sait bien qu’on peut voter pour un parti politique sans endosser l’entièreté de son programme.
Des études empiriques, minutieuses, impartiales et crédibles sur les questions qui nous taraudent pourraient améliorer grandement notre compréhension de nous-mêmes et éviter qu’on ne dise n’importe quoi sur notre société. Bien sûr, elles seraient controversées, et subiraient les accusations usuelles, mais au moins elles existeraient et rendraient nos discours un peu plus rationnels.
Pensez-y. N’est-ce pas ahurissant qu’au moment où le PQ pourrait bientôt revenir au pouvoir, les études sérieuses récentes sur les déterminants de l’indépendantisme se comptent sur les doigts d’une seule main ?
Que faire ? Sans réinventer la roue, nous pourrions à très court terme modifier les règles d’octroi de nos fonds de recherche afin de bonifier clairement les recherches, au moins en sciences sociales, qui portent directement sur nous. C’est peut-être étonnant, mais ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Nous pourrions aussi bonifier le financement public des revues savantes, des fondations et des groupes de recherche indépendants, à la condition qu’une proportion significative des publications porte sur nous et qu’ils satisfassent à certains critères d’impartialité intellectuelle, de rigueur méthodologique et de transparence.
À terme, nous pourrions enfin avoir le courage de tenir tête en recherche au gouvernement fédéral en créant une nouvelle bourse de doctorat pour des recherches sur le Québec — je propose de la nommer bourse Jacques Parizeau — qui serait plus prestigieuse et sélective que les bourses doctorales fédérales actuelles, hélas beaucoup plus généreuses et attractives que les bourses québécoises.
Ces mesures sont simples, peu coûteuses et relativement faciles à mettre en œuvre. En plus de générer à terme des connaissances susceptibles d’élever la qualité de notre débat public, elles enverraient un signal fort : le Québec fait le choix clair de se connaître mieux. Et un peuple qui aspire à se gouverner ne doit-il pas d’abord se donner les moyens de se comprendre ?


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