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Le Québec, royaume de la piscine privée

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La piscine privée se porte comme un poisson dans l’eau au Québec. Il y en aurait plus d’un demi-million sur le territoire québécois, soit une pour quatre ménages propriétaires, ce qui est de loin la plus forte proportion en Amérique du Nord, voire dans le monde. La piscine individuelle a beau faire partie du paysage et de l’imaginaire au Québec, elle est l’héritière d’un modèle d’expansion municipale que plusieurs appellent aujourd’hui à revoir.

« La piscine, c’est un peu culturel au Québec », constate Ludovic Archambault, propriétaire de Piscines Gratton, à Repentigny, et administrateur au sein de l’Association des commerçants de piscine du Québec (ACPQ). « Quand j’étais jeune, j’avais une piscine, donc, aujourd’hui, j’en ai une à la maison pour les enfants. »

La conquête des étés québécois par la piscine privée permet à une partie importante de la population de trouver refuge lors des canicules qui sévissent en période estivale. Elle illustre, par contre, un manque d’infrastructures collectives, surtout dans les banlieues, qui confine les gens à se replier dans leur propre cour.

« L’étalement urbain, c’est un modèle où chacun est propriétaire d’un bout de terrain, mais où chacun se trouve aussi loin de tout. Les villes se développent sur des territoires trop grands, finissent par payer des factures d’infrastructures trop chères, puis arrivent à un point où elles sont incapables de financer l’ensemble de leurs services. Les premières infrastructures qu’elles abandonnent, ce sont celles que la population est prête à assumer de façon individuelle, comme la piscine », explique Rebecca Pétrin, directrice générale d’Eau secours.

Face à un contexte budgétaire difficile, la Ville de Trois-Rivières a envisagé, en 2022, la fermeture de cinq piscines publiques extérieures — sur un total de sept — en raison de leur vétusté et de leur faible popularité. Le conseil municipal a reculé en raison de la mobilisation citoyenne, mais ces coupes reflètent une mentalité, selon Mme Pétrin, où la collectivité pâtit sous prétexte que, de toute façon, chacun a une piscine chez soi.

« Plus il y a de gens qui ont des piscines privées, moins il y a d’usagers dans les piscines publiques. Les municipalités se disent qu’elles n’ont plus besoin d’offrir des plans d’eau à la collectivité parce que tout le monde a le sien, mais ce n’est pas vrai. Le service privé, ce sont les gens qui ont de l’argent qui peuvent en profiter pendant que les autres, qui sont moins fortunés et qui habitent en appartement, tombent dans les oubliettes. C’est vraiment inéquitable. »

« Une catastrophe environnementale »

La Communauté métropolitaine de Québec cartographie depuis 2016 les piscines privées présentes sur son territoire. Ces cartes, élaborées tous les cinq ans grâce à l’intelligence artificielle et à l’imagerie aérienne, révèlent un tableau pointilliste composé par la multitude de piscines présentes dans le périmètre urbain.

La dernière itération de ce visuel vu du ciel montre plusieurs quartiers où chaque cour arrière possède sa propre piscine. Ces enfilades de plans d’eau, séparés par des clôtures et à peine quelques mètres, peignent un paysage où la pauvreté des services collectifs, surtout en périphérie, saute aux yeux.

« C’est une catastrophe environnementale, déplore Emmanuel Cosgrove, directeur général de l’organisme sans but lucratif ÉcoHabitation. Ça demande 30 000 litres d’eau propre à remplir dont le coût est souvent transféré à la collectivité, sans compter les produits chimiques, l’électricité, le béton ou le plastique. Seulement en énergie, une piscine va doubler la consommation moyenne d’une maison complète en été. En plus, ajoute-t-il, c’est un paquet de troubles pour la tranquillité d’esprit et pour le portefeuille. »

Si les propriétaires calculaient le coût de revient de chaque baignade réalisée dans l’été, ils trouveraient que « ça fait cher de la saucette », souligne M. Cosgrove.

« Aspirer à avoir une piscine avec une maison unifamiliale et les deux chars dans le driveway, nous ne pouvons blâmer personne pour ça, ajoute le fondateur d’ÉcoHabitation. Par contre, il faut que le coût de ce mode de vie là le rende moins accessible parce qu’ultimement, c’est la collectivité qui en paye les frais. »

Un modèle à revoir

L’administration de Bruno Marchand, à Québec, a récemment laissé entendre que le façonnement à l’américain des municipalités arrivait en bout de course.

« De grands terrains, la maison unifamiliale, un garage double avec la piscine en arrière… peut-être que ce modèle-là, dans les prochains développements, ça ne sera plus possible, indiquait au Devoir, au début du mois, l’élue responsable de l’environnement à la Ville, Marie-Josée Asselin. L’étalement urbain, ce n’est pas la solution. »

Certaines villes demandent aux propriétaires d’une piscine d’acquitter une taxe. Sherbrooke a brièvement vendu un permis à 80 $ avant d’abolir la mesure en 2025. Repentigny impose la consommation d’eau, mais il n’en coûte qu’une vingtaine de dollars pour utiliser les 30 000 litres nécessaires au remplissage d’une piscine hors terre courante.

« Ça ne viendra pas changer les habitudes de vie des gens, croit Rebecca Pétrin. Ce n’est pas souhaitable non plus que l’eau devienne très chère, parce qu’il y a des utilisations indispensables aux personnes. »

En Californie, une piscine privée fait augmenter la valeur d’une propriété de 10 % à 30 % — une hausse qui se chiffre en centaines, voire en milliers de dollars sur la facture de l’impôt foncier annuel. Au Québec, l’industrie tente d’enseigner les bonnes pratiques aux propriétaires.

« Nous essayons toujours d’aider la clientèle à prendre conscience qu’il y a 30 000 litres d’eau dans sa piscine, souligne Ludovic Archambault de l’ACPQ. Il ne faut pas flusher juste pour le fun de flusher. Tous les jours, nous accueillons des gens qui disent : “Mon eau est verte, je vais vider ma piscine et la remplir à nouveau”. Nous, les aidons à envisager d’autres solutions moins radicales et nous leur enseignons que ce n’est pas nécessaire de remplir sa piscine au complet chaque printemps. »

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