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C’est l’humanité déployée dans Le petit astronaute qui, initialement, avait frappé Mary-Lee Picknell. C’était avant de se voir confier l’adaptation au théâtre de la bande dessinée qui, parue en 2021 (La Pastèque), raconte du point de vue de la sœur, Juliette, l’histoire d’une famille accueillant un petit frère atteint de paralysie cérébrale.
Tout travail d’adaptation soulève évidemment une question fondamentale : comment, tout en demeurant fidèle à l’œuvre, sortir une histoire de son cadre initial ? Sur ce point, Jean-Paul Eid a bien senti que Picknell aussi bien que Maryse Lapierre, à la mise en scène, conservaient au départ « une forme de respect, de retenue ».
« Autant à Maryse qu’à Mary-Lee, je leur ai dit : “Là, l’idée, c’est de faire une bonne pièce de théâtre. On n’en fera pas une bonne adaptation : moi, je veux en faire une bonne pièce de théâtre. Alors, on décolle !” », se souvient celui qui a déployé dans sa bédé une charge émotive étonnante pour quiconque aurait à l’esprit l’époque du magazine Croc, où il a fait ses classes, mais pas que.
Cette volonté de s’éloigner de l’œuvre originale s’est donc traduite par « l’humanité » que Picknell a trouvé à ajouter aux personnages de Eid. Celui-ci suivait, « au-dessus de son épaule », le travail de l’autrice derrière Heimat/revenir et Être ou ne pas être un douchebag.
C’est sans compter qu’il lui a parfois fallu créer de nouveaux personnages ou en développer pour les besoins de la scène, loin du cadre serré imposé par la bédé, où chaque image dispute aux mots l’espace disponible. « Je trouve ça extrêmement enrichissant de voir des gens qui sont dans la même bulle créative que toi et qui arrivent avec d’autres solutions, explique Eid. Pour moi, je le dis honnêtement, ça a été une des plus belles expériences de collaboration d’écriture que j’ai vécues. »
L’œuvre utile
Inspirée en partie de l’histoire du bédéiste, la pièce Le petit astronaute s’appuie également sur des témoignages : le but était de façonner une histoire, surtout, qui permettrait de montrer « ce que ça représente pour une famille comme ça [qui accueille un enfant handicapé] ». Avec ce récit, Eid voulait faire œuvre utile : une volonté qu’il dit « exaucée ».
La preuve en est que, cinq ans après sa sortie, la bédé est « complètement sortie de la sphère littéraire », et a été traduite en six langues et a reçu plusieurs prix.
Au-delà d’une première adaptation audio (Radio-Canada, 2023) et de celle à venir au Trident, la bédé est utilisée durant la formation des éducatrices en garderie, pour « toutes sortes de corps de métier » et pour des tables de concertation sur l’intégration. « Elle est même utilisée comme outil en thérapie, auprès de gens qui perdent leur enfant. Je suis très fier, en fait, de ça. »
L’œuvre, qui traite de la réalité déstabilisante de la vie avec un lourd handicap et donne aux problématiques d’inclusion un traitement sensible, s’est aussi transformée pour le bédéiste en une « mission parallèle » : « Quand je vais dans des écoles, je vais rencontrer des gens… Au-delà de la bédé, je parle de ça : de l’intégration, de la représentation ; je parle de cette idée, de combien on peut profiter du fait d’être exposé à des gens qui vivent autre chose. Et ça va dans les deux sens. »
Retrouver la communauté
En fin de compte, le travail d’adaptation piloté par Picknell et la mise en scène de Lapierre auront, aux yeux de Jean-Paul Eid, permis de rendre plus limpide une ligne forte de la bédé : l’idée de « communauté ».
À l’évocation de ce mot, sa coautrice s’exclame tant l’expression cible un point essentiel de cette histoire : l’idée d’une communauté qui est là « pour soutenir », complète le bédéiste. La « force du groupe ». « Et le petit astronaute, le petit Tom, le rend bien parce que lui aussi va enrichir chacun des membres de la communauté », affirme Eid.
« J’avais les acteurs en tête, notera ici Picknell, illustrant la couleur très concrète prise par le travail. Parce qu’ils ont été choisis avant d’écrire l’adaptation. Quand j’ai écrit, je savais pour qui j’écrivais : je savais les visages, les voix de ceux qui allaient dire les mots que j’écrivais. »
Frédérique Bradet et Marc-Antoine Marceau donneront corps aux parents de Tom, alors que Myriam Amrouche incarnera la sœur, Juliette, dans un contexte où il restera à découvrir de quelle façon Lapierre saura faire apparaître sur scène un « petit astronaute » presque muet et limité dans ses mouvements, auquel le Major Tom de Bowie aura donné son prénom.
Si le mot « communauté » semble dans le cas présent aussi significatif, c’est qu’il parle également de la façon dont cette histoire lumineuse, dans l’instabilité du contexte mondial, pourrait rejoindre son public : « C’est quétaine et on le dit souvent, enchaîne Picknell : mais il reste qu’on est dans un monde sombre, très individualiste. Et en ce moment, c’est une période particulière à plein d’égards. »
Nul besoin d’évoquer quelque événement précis, au Moyen-Orient, chez nos voisins du Sud, ou ailleurs. À chacun de choisir l’image qui lui convient pour évoquer une actualité dure, aux antipodes de la générosité qui traverse la touchante histoire du petit astronaute. Une histoire qui, dans le présent que nous partageons, pourrait atteindre le public de façon tout aussi particulière : « Ce spectacle-là, plus que jamais, je pense que ça va être une bouffée d’air… à tellement de niveaux », conclut l’autrice.


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