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Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.

L’étiquette « crime writer » énervait l’écrivaine américaine Patricia Highsmith (1921-1995), elle dont la vie fut un roman et ses romans, les reflets sombres de son existence. Depuis ses premiers carnets intimes jusqu’à ses livres les plus célèbres, dont la série consacrée à Tom Ripley, on a sans cesse disséqué cette œuvre ambiguë, anxiogène, où les apparences sont trompeuses.

« Je n’ai aucun mépris pour le polar, même si les histoires de détectives ou de justiciers ne m’intéressent pas vraiment. J’accepte l’idée d’être rangée parmi les auteurs à suspense, mais je n’écris pas d’intrigues policières. » Patricia Highsmith établissait une distinction claire au sujet de ses préoccupations littéraires : la chasse aux meurtriers ou la logique des enquêteurs, très peu pour elle. Dans l’univers de l’écrivaine née à Forth Worth, au Texas, chaque personnage peut céder au crime, ou à la folie.

La parution de son premier roman en 1950, L’inconnu du Nord-Express, à l’âge de 29 ans, donne le ton : deux voyageurs partageant le même wagon de train scellent un double pacte meurtrier, et leur vie s’engage sur une voie inattendue. Pas étonnant que ce marchandage pervers ait plu à Alfred Hitchcock, qui en a livré un grand film dès 1951. La carrière du cinéaste était alors flamboyante, et l’adaptation propulsera celle de Highsmith.

Elle avait passé son enfance auprès de ses grands-parents dans un cadre rural puis fut catapultée à New York auprès d’une mère désintéressée, et déséquilibrée. La jeune Patricia ignorait aussi qu’elle portait le nom de son beau-père, car son véritable père avait pris la clé des champs avant sa naissance. Leur rencontre, à l’aube de l’âge adulte, lui avait laissé un goût amer, l’homme étant corrompu et libidineux.

Patricia Highsmith n’avait pourtant rien d’une sainte, récitant son « programme » : « Boire énormément, fumer énormément, écrire énormément, aimer en série. » Ses dépendances sont devenues légendaires, son franc-parler aussi, de même que sa propension à ne jamais tenir en place, parcourant le monde pour ensuite s’établir en Europe, successivement en Angleterre, en France et finalement en Suisse. Au départ pour des raisons sentimentales, ensuite fiscales.

Ces fuites en avant ne l’ont jamais empêchée d’écrire là où personne ne l’attendait, d’abord en signant sous le nom de Claire Morgan un roman d’amour lesbien… qui finit bien, le tout premier du genre (Le prix du sel [1952], renommé plus tard Carol, adapté par le cinéaste Todd Haynes en 2015). Ce n’est qu’en 1990 que Patricia Highsmith accepte d’apposer son nom sur la couverture, même si la chose était de plus en plus connue. Sa propre mère avait d’ailleurs révélé l’identité de celle qui était derrière le pseudonyme, n’ignorant pas les dangers qu’elle faisait courir à sa fille en dévoilant son orientation sexuelle dans les États-Unis des années 1950…

Ripley, et au-delà

Parmi les 22 romans écrits par Highsmith, 5 sont consacrés au légendaire Tom Ripley. Inspiré d’un homme à la démarche erratique qu’elle aurait vu de loin sur une plage à Positano, en Italie, ce personnage énigmatique, psychopathe élégant, deviendra mythique dès la parution de Monsieur Ripley en 1955. Pour ses admirateurs, il est indissociable de son démiurge.

Marie Hélène Poitras, écrivaine, éditrice, fait partie du nombre, évoquant dans sa chronique au Devoir sa double admiration lors de la diffusion de la série Ripley (2024). Elle n’avait pas attendu cela pour cultiver sa passion, née à la faveur d’un cours de littérature policière au cégep, soulignant avoir pastiché Patricia Highsmith à une lointaine époque pour ensuite découvrir sa propre voix littéraire. Selon l’autrice de Soudain le Minotaure, l’écriture de Patricia Highsmith regorge de qualités. « Elle n’instrumentalise pas la littérature parce qu’elle ne cherche jamais à rassurer les lecteurs ni à faire passer des messages. En fait, elle s’accorde toutes les libertés — la littérature est faite pour cela ! — et se retrouve souvent dans des zones grises. C’est une exploratrice du côté sombre des êtres humains. »

Et rien ne symbolise mieux ce parti pris qu’avec Ripley, « davantage un transfuge de classe ». « Il est en quelque sorte un meurtrier par défaut, poursuit Marie Hélène Poitras, même si tout ce qu’il a acquis, ce qu’il a érigé, repose sur un meurtre. Il agit parfois comme un sociopathe et, une seconde après, il peut offrir un paquet de cigarettes à un sans-abri. En effet, un autre des talents de Highsmith, c’est de susciter une empathie à l’égard de personnages que l’on devrait qualifier de “méchants”. »

Dans ses romans comme dans ses nouvelles, Highsmith égratigne la surface lisse des choses et des êtres. À 14 ans, la journaliste Catherine Lachaussée a plongé la tête la première dans Le journal d’Edith (1977). Lorsque Le Devoir lui a demandé de revenir sur ce souvenir de jeunesse, l’ancienne chroniqueuse littéraire s’est empressée de le relire. « L’histoire de cette femme mariée, mère de famille, qui s’invente une vie idyllique dans son journal intime m’avait fascinée et angoissée. Cette double vie la plonge dans un enfer ; plus Edith s’enfonce, plus elle écrit des choses rayonnantes. » Après sa seconde lecture, Catherine Lachaussée y voit un grand roman sur l’aliénation, et un miroir stupéfiant de Highsmith.

Pour celle qui a longtemps travaillé à Radio-Canada à Québec, ce Journal d’Edith demeure la radiographie d’une époque qui ressemble tristement à la nôtre. « Highsmith décrivait un temps troublé et troublant, glissant vers l’autoritarisme… On voit constamment la détresse de l’écrivaine à travers le livre, un récit par ailleurs plausible. Si j’étais professeure de littérature, je le ferais lire à tous mes étudiants. »

Un trésor suisse

Aux Archives fédérales suisses, à Berne, on peut consulter près de 8000 pages de notes et de carnets rédigés par Highsmith, elle qui a passé dans ce pays les dernières années de sa vie, d’abord pour fuir le fisc français. Enfant, la cinéaste suisse Eva Vitija savait qu’une romancière américaine vivait pas loin de chez elle, à Tegna, dans une étrange demeure, et l’idée de réaliser un film à partir de ce matériel inédit lui semblait séduisante. Dans le documentaire Loving Highsmith (2022), elle donne aussi la parole à ses anciennes flammes, et à des membres de sa famille établis au Texas, esquissant un portrait parfois élogieux, parfois lapidaire.

De Zurich, la documentariste reconnaît sa chance d’avoir filmé des gens disparus peu de temps après le tournage, dont l’écrivaine américaine Marijane Meaker, affirmant que Highsmith multipliait les héros masculins par calcul commercial. « C’est court comme explication, souligne la cinéaste. Elle ne pouvait faire abstraction des considérations économiques, mais elle évoluait dans un monde patriarcal, avait une mauvaise image de la femme en général et, sans céder au psychologisme, on ne peut ignorer ses rapports troubles avec sa mère. » D’ailleurs, celle qui a écrit Ce mal étrange (1960), le roman préféré d’Eva Vitija, répétait à qui voulait l’entendre : « I’m not a woman. »

On la disait recluse et misanthrope, mais la cinéaste a constaté qu’elle a multiplié les entrevues à la sortie de ses livres, et que ses voisins français se souviennent d’une femme bavarde et rieuse — tout le contraire de son image publique. D’autres ne cachent pas leur déception de l’avoir vue céder au racisme et à l’antisémitisme à la fin de sa vie, écrivant des lettres au style incendiaire. Une chose est sûre : Patricia Highsmith n’aura jamais cessé de brouiller les pistes. Dans sa vie comme dans ses livres.

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