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Le mystère Carney

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Décidément, les Québécois ne se lassent pas de Mark Carney. Plus d’un an après son arrivée au pouvoir, le premier ministre fédéral demeure, de loin, la personnalité politique la plus populaire au Québec. Avec un taux d’appréciation de 60 %, selon le dernier baromètre de la firme Léger, M. Carney dépasse la première ministre québécoise, Christine Fréchette (à 50 %), dont l’entrée en fonction ne date que d’il y a un peu plus de deux mois. Quant au chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon (à 44 %), et au chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard (à 33 %), ils traînent loin derrière l’Albertain qui règne à Ottawa.

La popularité de M. Carney confond ses critiques dans la mesure où, depuis un an, le premier ministre libéral privilégie des politiques plutôt impopulaires au Québec. On peut penser à ses nombreux reculs en matière d’environnement, lesquels ont précipité la démission de Steven Guilbeault, ou au retrait de la taxe sur les services numériques annoncé il y a un an dans le but d’amadouer le président Donald Trump en prévision des négociations sur l’avenir de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). M. Carney semble par ailleurs faire tout en son pouvoir pour faciliter la construction d’un nouvel oléoduc entre l’Alberta et la côte ouest de la Colombie-Britannique.

Le discours qu’a prononcé M. Carney à la Citadelle de Québec, en janvier dernier, et dans lequel il a décrit les plaines d’Abraham comme « le lieu où le Canada a fait le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation », ne semble pas avoir laissé de traces dans l’esprit des Québécois. Ce ne semble pas être le cas de son discours prononcé deux jours plus tôt, à Davos, en Suisse, qui avait si favorablement impressionné les Québécois et dans lequel il avait fait un pied de nez à peine voilé à M. Trump en dénonçant les « puissances hégémoniques » qui essaient de « monnayer indéfiniment leurs relations ».

Le discours de Davos semble pourtant avoir nui aux efforts du Canada d’amener le gouvernement de M. Trump à la table des négociations en vue du renouvellement de l’ACEUM, alors que le Mexique, lui, a entamé des discussions formelles avec la Maison-Blanche il y a de cela plusieurs semaines déjà. Pendant ce temps, le Québec et l’Ontario subissent les effets des taux tarifaires les plus élevés de toutes les provinces en raison des tarifs américains de 50 % sur l’aluminium et l’acier et de 45 % sur le bois d’œuvre.

M. Carney semble néanmoins peu pressé d’en arriver à une nouvelle entente commerciale avec Washington. Après avoir promis, peu après les dernières élections fédérales, de conclure un tel accord avant le 21 juillet 2025, le premier ministre n’avance plus d’échéancier pour la conclusion des négociations sur l’ACEUM. Jeudi, il a même admis ne pas avoir abordé le sujet lors d’une conversation téléphonique de plus d’une heure survenue la veille avec M. Trump. « Nous pourrions signer un mauvais deal cet après-midi, n’est-ce pas ? Nous aurions pu signer un mauvais deal l’an dernier. Nous n’allons pas signer un mauvais deal, donc ça doit être un vrai deal », a-t-il fait valoir. Il reste à voir si une telle réponse pourra satisfaire indéfiniment les Québécois sans montrer des signes tangibles de progrès.

Le sondage Léger sur des personnalités politiques a été mené au début du mois. Or, peu après, le gouvernement Carney s’est trouvé sur la sellette au Québec en raison de sa décision d’ordonner au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC) de réviser sa politique forçant les grands diffuseurs en ligne à consacrer 15 % de leurs revenus au financement de contenu canadien. « Ce n’est pas le temps d’augmenter les coûts pour les Canadiens », avait dit M. Carney en guise de justification. Or, tout le monde sait que le représentant américain du Commerce, Jamieson Greer, fait de l’abrogation de la Loi sur la diffusion en ligne, laquelle autorise le CRTC à imposer de telles obligations financières aux grandes plateformes américaines, une condition préalable à toute entente sur l’ACEUM.

Et que dire de sa réaction, jeudi, à la demande de PolySeSouvient d’interdire les ventes des carabines semi-automatiques de type Simonov SKS, l’arme à feu utilisée par le tireur dans la fusillade qui avait eu lieu trois jours plus tôt dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal ? « En ce qui concerne le processus de prohibition de certaines armes à feu, nous sommes en train de faire une refonte du processus afin d’avoir des décisions d’experts, c’est-à-dire la GRC, pour décider lesquelles il faut interdire. Pour le moment, c’est tout », a répondu M. Carney au groupe qui milite en faveur du contrôle des armes à feu depuis la tuerie de Polytechnique, en 1989.

S’il a raison de dire que la question est complexe — les armes de type Simonov SKS sont particulièrement prisées par les chasseurs autochtones —, l’hésitation de M. Carney à les interdire pourrait laisser un goût amer aux électeurs québécois, réputés pour être plus favorables au contrôle des armes que ceux des autres provinces.

La lune de miel de M. Carney au Québec tirera-t-elle bientôt à sa fin ? Les élections complémentaires dans les circonscriptions de Rosemont–La Petite Patrie, de Laurier–Sainte-Marie et de Saint-Hyacinthe–Bagot–Acton, qui auront vraisemblablement lieu plus tard cet automne, nous fourniront un premier élément de réponse.

Basé à Montréal, Konrad Yakabuski est chroniqueur au Globe and Mail.

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