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Commençons par ce qui ne devrait pas faire polémique. Si des membres d’un parti séparatiste albertain ont eu accès à une liste électorale qu’ils n’avaient aucun droit de consulter, et si des élus du United Conservative Party ont assisté à une réunion où la chose a été discutée sans rien faire, il s’agit d’une affaire grave. Une enquête doit être menée et les responsables doivent rendre des comptes. Aucune cause politique ne justifie un passe-droit en matière de conduite.
Cela dit, nous devrions également nous inquiéter de la manière dont le reste du Canada (le fameux rest of Canada, ou ROC) choisit de parler des personnes derrière le mouvement séparatiste albertain, lequel aurait maintenant recueilli assez de signatures pour déclencher une question référendaire.
Ouvrez presque n’importe quelle page d’opinion et vous risquez d’y trouver la même caricature : les séparatistes de l’Alberta présentés comme des hurluberlus chapeautés, des patriotes en camionnette, des hillbillies ressassant leurs griefs liés au secteur pétrolier. Des barbares aux portes de la Confédération. Le mépris n’est pas subtil, et il est devenu le registre par défaut.
C’est une erreur sur le fond, car c’est faux. Et c’est une erreur stratégique pour les fédéralistes, car le Québec observe.
Commençons par le fond. Des sondages récents d’Abacus et de Léger situent l’appui à l’indépendance de l’Alberta entre 23 % et 26 %, tandis que les deux tiers souhaitent rester au Canada. Ipsos avance un chiffre global de 28 % — soit à peu près le même niveau qu’au Québec, à 31 %. Toutefois, Ipsos a également soumis cet appui à l’épreuve de cinq conditions difficiles, et seulement de 15 % à 16 % des répondants ont maintenu leur position. La firme en conclut que la moitié des partisans séparatistes considèrent l’indépendance comme un message politique envoyé à Ottawa plutôt que comme un projet dont ils sont prêts à assumer les coûts.
Ce n’est pas un raz-de-marée. Ce n’est pas non plus une frange marginale. Il s’agit d’une minorité importante, dont la taille correspond à celle d’électorats que nous prenons systématiquement au sérieux lorsqu’ils votent dans notre sens.
Et voici le chiffre qui devrait faire réfléchir chaque Canadien : Léger a révélé que 62 % des Albertains estiment que les gens des autres régions du Canada ne comprennent pas les raisons pour lesquelles certains Albertains se sentent aliénés du reste du pays. Ce n’est pas le quart séparatiste qui parle ici, c’est près des deux tiers de la province (dont beaucoup de personnes qui ne voteraient jamais pour la rupture) qui disent qu’ils se sentent incompris.
Le mépris ne fait pas que radicaliser les convaincus. Il confirme les préjugés d’un groupe beaucoup plus large qui est encore au sein de la fédération, mais qui est attentif à la façon dont on parle d’eux. Léger a également trouvé que 58 % affirment que les actions du gouvernement fédéral pourraient influencer leur vision de l’avenir politique de l’Alberta. Les chiffres sont mobiles, ce qui signifie que le ton compte.
Il y a aussi la condescendance de classe déguisée en analyse politique. Le cadrage du hillbilly présuppose des choses sur le profil démographique des séparatistes albertains qui pourraient s’avérer inexactes. Il oublie aussi commodément que, au Québec, certaines des voix les plus articulées en faveur de la souveraineté sont issues de la classe intellectuelle — historiens, romanciers, constitutionnalistes, sociologues.
Il va de soi que la défense de l’unité canadienne doit être vigoureuse. Mais la vigueur n’est pas le mépris. Une défense sérieuse fait valoir ce que ce pays offre aux Albertains désillusionnés — car ils sont désillusionnés, pas délirants. Elle aborde les griefs sur le fond : la politique énergétique fédérale, la formule de péréquation, le sentiment structurel qu’Ottawa décide et que l’Alberta encaisse. On peut répondre à ces arguments. On ne peut pas y répondre en traitant ceux qui les soulèvent d’hurluberlus.
Vient maintenant la dimension québécoise. C’est là que le mépris pourrait causer de réels dommages aux fédéralistes.
Pendant des décennies, le Canada anglais a simulé une affection pour le Québec sans vraiment l’écouter. Cette mise en scène a été remarquée. Les nationalistes mous du Québec — les indécis, ceux qui pourraient pencher d’un côté ou de l’autre lors d’un futur référendum — observent actuellement comment le reste du pays réagit au mécontentement de l’Alberta. Ce qu’ils voient, c’est que lorsqu’une région lève la main et pose la question démocratique, le réflexe de la fédération est la moquerie. Ils apprennent que le simple fait de poser la question est en soi une offense.
Le principe exprimé en Alberta est le même que celui que le Québec a exprimé deux fois par les urnes. Les raisons historiques diffèrent énormément, mais l’acte démocratique est identique. Et la réponse de la fédération est actuellement notée.
Méfiez-vous du mépris envers les « cow-boys » séparatistes. Le pays repose sur la proposition que chaque région peut poser la question sans être traitée d’imbécile. Les chiffres en Alberta sont mobiles ; l’humeur au Québec pourrait l’être tout autant.


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