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«Le Louvre, miroir d’un ministère de la Culture sans vision»

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Par Marguerite Frison-Roche

Le 25 février 2026 à 18h14

Le musée du Louvre.

Le musée du Louvre. Florence Piot / stock.adobe.com

FIGAROVOX/TRIBUNE - La démission de la présidente du Louvre, ce mardi, ne relève pas d’un simple accident de gouvernance mais révèle l’échec d’un pilotage ministériel incapable d’engager des réformes structurelles, pointe la consultante en politique culturelle, Marguerite Frison-Roche.

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Diplômée de l’Accademia della Scala à Milan, Marguerite Frison-Roche est consultante en politique culturelle. 


Le 11 janvier 2024, Rachida Dati entrait au ministère de la Culture. Le 23 février 2026, la présidente du Louvre annonçait sa démission. Un peu plus de vingt-cinq mois se sont écoulés entre ces deux dates. Quatre Premiers ministres se sont succédé à Matignon durant cette période, tandis que le chef de l’État poursuit son action depuis neuf ans.

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Ces chiffres ne sont pas décoratifs. Ils disent à la fois une durée suffisante pour imprimer une marque et une instabilité politique qui affaiblit toute ambition de long terme. Gouverner dans le provisoire est difficile. Gouverner la culture sans horizon l’est davantage encore. Le Louvre n’est pas une administration ordinaire. Avec près de neuf millions de visiteurs par an, il demeure la première institution muséale mondiale. Son budget se chiffre en centaines de millions d’euros, dont une part importante provient de ses ressources propres. Il concentre à lui seul une part essentielle du rayonnement français.

Or cette institution que l’on croyait à l’abri traverse une crise profonde. La saturation chronique de certaines salles, la concentration excessive autour de quelques œuvres, les tensions internes, les alertes répétées sur l’état des bâtiments et sur la nécessité d’un plan pluriannuel de modernisation composent un diagnostic connu. Une mission de réorganisation a été annoncée, puis interrompue. Le pilotage stratégique, lui, demeure incertain. Il serait commode d’y voir la seule défaillance d’une direction. Ce serait se tromper d’échelle. Le ministère de la Culture ne peut être accusé de délaissement budgétaire. Son budget avoisine 4,5 milliards d’euros en loi de finances récente. À cela s’ajoutent près de 4 milliards d’euros consacrés chaque année à l’audiovisuel public. L’effort global de l’État dépasse ainsi 8 milliards d’euros par an. La France consacre environ 1,6 % de son produit intérieur brut à la culture, une proportion supérieure à celle de nombreux pays européens.

Le périmètre exact de l’État culturel n’a pas été clarifié. Les arbitrages se sont faits au fil de l’eau. La gestion a été assurée, la direction d’ensemble reste floue.

Marguerite Frison-Roche

L’argent existe donc. La question n’est pas comptable. En vingt-cinq mois, aucune réforme structurante n’a été menée à son terme. La grande réorganisation annoncée de l’audiovisuel public demeure inaboutie. Le périmètre exact de l’État culturel n’a pas été clarifié. Les arbitrages se sont faits au fil de l’eau. La gestion a été assurée, la direction d’ensemble reste floue. Rachida Dati n’est pas l’origine du désordre ; elle en est l’héritière — et peut-être le symptôme le plus visible. Depuis un demi-siècle, droite et gauche se succèdent rue de Valois sans définir durablement le rôle exact de l’État en matière culturelle. Doit-il être producteur, stratège, régulateur, protecteur du seul patrimoine ? À chaque alternance, des priorités sont affichées, des dispositifs sont créés, des réformes sont promises. Mais aucune architecture cohérente ne s’impose dans la durée. La crise du Louvre révèle cette fragilité. Une grande institution nationale ne peut être gouvernée uniquement par la gestion quotidienne et les équilibres politiques du moment. Elle exige une continuité stratégique, une hiérarchie claire des priorités et la capacité de décider dans le temps long. Or ce temps long s’efface derrière l’urgence médiatique et les contraintes parlementaires. Vingt-cinq mois constituent pourtant un délai suffisant pour engager une orientation forte. On ne peut se retrancher indéfiniment derrière l’instabilité gouvernementale. Si le ministère demeure sans cap explicite, c’est moins faute de moyens que faute de volonté de trancher.

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Le problème n’est pas le manque de ressources financières. Il tient à l’insuffisance d’un dessein politique. Gouverner la culture suppose d’accepter la solitude de la décision : définir ce que l’État protège prioritairement, ce qu’il encourage, et ce qu’il doit cesser de piloter directement. Sans cette clarification, les institutions les plus prestigieuses s’exposent à une lente érosion. Depuis neuf ans, la France connaît une continuité présidentielle rare. Pourtant aucune refondation culturelle structurante n’a été engagée. Cette contradiction interroge. Une politique culturelle ne peut dépendre des remaniements successifs ni des circonstances du moment. Elle devrait s’inscrire dans une ambition explicite et durable.

La démission au Louvre n’est peut-être qu’un épisode. Mais elle met en lumière une faiblesse plus ancienne : celle d’un ministère qui finance largement, mais qui hésite à choisir. Tant que la culture sera traitée comme un champ d’équilibre plutôt que comme un champ de décision, les crises reviendront. Depuis des décennies, la France entretient sa culture comme un héritage dont elle serait certaine qu’il se conservera seul. Mais aucune civilisation ne vit durablement sur la seule mémoire de sa grandeur. Le Louvre ne s’est pas fragilisé faute d’argent : il s’est fragilisé faute d’État.

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