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«Le lien qui nous unit à ces familles est très fort»: à Prads-Haute-Bléone, on vit encore avec les 150 morts du vol 9525 de la Germanwings

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À Prads-Haute-Bléone, le passé continue de diviser. Dix ans après le crash du vol Germanwings 9525 dans les Alpes du Sud, certains veulent tourner la page. D'autres estiment qu'elle ne pourra jamais être refermée. Quelques semaines après les élections municipales, en mars dernier, la nouvelle équipe de Prads organise une réunion dans la petite salle communale. À l'ordre du jour: le site internet du village. Un sujet technique, presque banal.

Mais rapidement, la discussion bifurque. Plusieurs habitants pointent une absence dans l'onglet «Mémoire de la vallée». Sur le site: aucune mention des victimes du crash du 24 mars 2015, survenu sur le territoire de la commune. Pour certains, cet oubli pose problème.

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La tension monte vite. D'un côté, ceux qui veulent préserver l'image du village et refusent qu'il soit réduit à ce drame. De l'autre, ceux qui considèrent qu'ignorer cet événement revient à effacer une partie de son histoire. Les échanges restent contenus, mais le désaccord est profond. Dix ans après, à Prads, le passé n'est toujours pas rangé. Il affleure dès qu'on gratte un peu.

Un choc qui dépasse les frontières

Nina Théaudin s'est insurgée de cette absence. Depuis plus de dix ans, cette propriétaire d'un camping situé à quelques kilomètres du lieu du crash accompagne des proches de victimes venus du monde entier. «Certains habitants sont complètement fermés et ne veulent plus en entendre parler. Pour moi, on doit le mentionner. Le lien qui nous unit à ces familles est très fort. Ça va au-delà de l'amitié. C'est une forme d'amour», explique-t-elle.

Nina, propriétaire du camping situé à Prads-Haute-Bléone, à quelques kilomètres du crash. | © Susie Waroude Nina, propriétaire du camping situé à Prads-Haute-Bléone, à quelques kilomètres du crash. | © Susie Waroude

Le 24 mars 2015, un Airbus A320 de Germanwings doit relier Barcelone à Düsseldorf avec 150 personnes à son bord. Les passagers proviennent d'une quinzaine de pays, majoritairement d'Allemagne et d'Espagne. Parmi eux, des lycéens et deux bébés. À 10h32, l'avion entame une descente inexpliquée. Contacté à plusieurs reprises par la tour de contrôle d'Aix-en-Provence, l'équipage ne répond plus. À 10h41, l'appareil disparaît des écrans radar avant de s'écraser dans le massif des Trois-Évêchés, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Il n'y a aucun survivant.

L'enquête établira plus tard que le copilote, Andreas Lubitz, seul dans le cockpit, a volontairement provoqué la chute de l'avion. Instable psychologiquement, il a entraîné avec lui les 149 passagers. La catastrophe devient alors un acte délibéré. Et le choc dépasse immédiatement les frontières de cette vallée reculée. «À ce moment-là, je pense que c'était l'événement le plus médiatisé au monde», lâche Bernard Bartolini, ancien maire de Prads-Haute-Bléone.

De l'argent contre des photos du crash

Ce matin d'avril 2026, onze ans après la catastrophe, il retrouve François Balique, ancien maire du Vernet, à la terrasse du bar-hôtel L'Inattendu. Le Vernet est le village le plus proche du lieu d'impact, le plus accessible aussi. C'est ici qu'ont afflué les centaines de journalistes venus couvrir le drame.

François Balique désigne du menton la grande étendue d'herbe devant l'établissement. «Là, il pouvait y avoir plus de 600 journalistes. Ils venaient du monde entier: des Allemands, des Espagnols évidemment, mais aussi des Japonais ou des Australiens.» Pendant les premières heures, puis les semaines qui suivent le crash, les deux maires improvisent une cellule de crise artisanale. Il faut gérer les chaînes d'information en continu, répondre aux demandes sans fin, contenir le chaos. «Avec Bernard, on se répartissait les journalistes. C'était simple: 300 pour lui, 300 pour moi», raconte François Balique dans un demi-sourire.

François Balique, ancien maire du Vernet et Bernard Bartolini, ancien maire de Prads-Haute-Bléone. | © Susie Waroude François Balique, ancien maire du Vernet et Bernard Bartolini, ancien maire de Prads-Haute-Bléone. | © Susie Waroude

Les deux hommes se connaissent depuis toujours ou presque. Pendant des décennies, ils ont dirigé des communes voisines. Mais le 24 mars 2015 les propulse brutalement au premier rang d'un drame mondial. Depuis, une amitié indéfectible les lie.

Quelques heures après le crash, une zone autour du lieu d'impact est bouclée. Impossible d'y accéder. Les équipes scientifiques travaillent jour et nuit pour identifier les victimes parmi les débris disséminés dans la montagne. Mais autour du périmètre interdit, la pression médiatique devient rapidement étouffante. Les chaînes d'information veulent des images, coûte que coûte. Et ce sont encore les maires qui doivent gérer les débordements.

François Balique se souvient d'une forme de frénésie. «Une image du crash, ça valait 10.000 euros», assure-t-il. Certains journalistes auraient même proposé de payer des habitants pour qu'ils les guident jusqu'au lieu de l'impact. Dans ces villages de quelques centaines d'âmes, l'irruption brutale de l'argent, des caméras et du sensationnalisme laisse un goût amer. Pendant que les familles attendent des réponses, la montagne devient malgré elle le décor d'une compétition mondiale pour décrocher le plan le plus spectaculaire.

«Comment voulez-vous expliquer à un parent qu'il ne reste presque rien de son enfant?»

Les deux maires n'étaient préparés à rien de tout cela. Encore moins à l'arrivée massive des proches des victimes. Très vite, des familles venues des quatre coins du monde débarquent dans cette vallée perdue des Alpes avec leurs questions, leur sidération et l'espoir impossible d'approcher le lieu du crash. Alors, presque naturellement, tous se tournent vers Bernard Bartolini et François Balique. «Ils arrivaient en cars et nous, on était là avec nos écharpes de maire. On est devenus leurs référents sans même que ce soit officiel», raconte François Balique.

À l'entrée du village de Prads-Haute-Bléone, des drapeaux représentant les pays d'origine de l'ensemble des victimes ont été installés en leur hommage. | © Susie Waroude À l'entrée du village de Prads-Haute-Bléone, des drapeaux représentant les pays d'origine de l'ensemble des victimes ont été installés en leur hommage. | © Susie Waroude

Dans l'urgence, une organisation improvisée se met en place. Des interprètes arrivent en renfort. Des habitants prêtent main-forte. Il faut traduire, rassurer, accompagner. «Avec quelques personnes du village, on était présents pour leur parler, les prendre dans les bras. Ce sont des moments très durs», reprend Bernard Bartolini. Lui aussi vacille sous le poids du drame. «Je ne dormais presque plus, je ne mangeais plus. J'ai perdu cinq kilos en quinze jours.»

Dans ces villages habitués au calme et à l'isolement, personne n'avait imaginé devoir un jour accueillir la douleur du monde entier. «Comment voulez-vous expliquer à un parent qu'il ne reste presque rien de son enfant? Dans certains cas, les enquêteurs se sont basés sur un demi-doigt pour identifier une victime. C'est un deuil impossible», souffle François Balique.

«Il voulait absolument toucher la terre où son fils était mort avant l'hiver»

Aujourd'hui encore, quelques traces subsistent dans ce massif sauvage et encaissé. Sur le lieu du crash, une œuvre a été installée deux ans après la catastrophe. La sculpture, intitulée «Sonnenkugel» («sphère solaire»), est signée Jürgen Batscheider. Acheminée par hélicoptère dans cette zone difficile d'accès, elle renferme des objets personnels déposés par les familles.

L'œuvre Sonnenkugel a été installée à l'endroit précis de l'impact, dans le massif des Trois-Évêchés (Alpes-de-Haute-Provence). | © Susie Waroude L'œuvre Sonnenkugel a été installée à l'endroit précis de l'impact, dans le massif des Trois-Évêchés (Alpes-de-Haute-Provence). | © Susie Waroude

Au Vernet, une salle mémorielle a été aménagée juste à côté du bar-hôtel L'Inattendu. Une pièce discrète, accessible uniquement par digicode aux proches des victimes. C'est Cécile, la gérante, qui veille sur le lieu. «Certaines familles viennent de loin. On essaye de les accompagner comme on peut», glisse-t-elle. Ici, le drame ne s'est jamais vraiment éloigné.

On retrouve Nina Théaudin dans son camping accroché au flanc des montagnes, quelque part entre les pins, le silence et le souvenir. Quand le crash survient, en mars 2015, cette germanophone d'origine devient traductrice presque malgré elle. Parce qu'il faut bien quelqu'un pour faire le lien entre les familles qui débarquent hagardes et les équipes dépassées par l'ampleur du drame.

«Les familles arrivaient en pleurs. Même les employés de Lufthansa craquaient, ils nous tombaient dans les bras. C'était dur… mais on voulait être là, juste pour les soutenir», raconte-t-elle aujourd'hui, la voix encore chargée. Quelques mois plus tard, en octobre 2015, les travaux de dépollution prennent fin et le chemin qui mène au col de Mariaud rouvre enfin. L'accès reste compliqué, la montagne hostile, mais les proches veulent monter coûte que coûte. Voir. Comprendre. Toucher quelque chose.

Cécile, gérante du bar-hôtel L'inattendu et responsable de la salle mémorielle, tous deux situés au Vernet. | © Susie Waroude Cécile, gérante du bar-hôtel L'inattendu et responsable de la salle mémorielle, tous deux situés au Vernet. | © Susie Waroude

Nina se souvient surtout d'un père. «Il voulait absolument toucher la terre où son fils était mort avant l'hiver. C'était essentiel pour lui. Je ne pouvais pas le laisser partir seul.» Alors elle l'a accompagné. Comme souvent. Depuis plus de dix ans, des familles venues des quatre coins du monde passent par ce camping avant de monter se recueillir sur le lieu d'impact. Et souvent, c'est Nina qui les accueille. À force, ces visites ont fini par transformer son propre rapport à la montagne.

«Au début, j'ai eu de la haine. J'ai même écrit une lettre au pilote. Je lui en voulais d'avoir transformé nos montagnes en fosse commune. Pendant des mois, chaque fois que je rentrais de Digne, je pleurais. Je pensais que je ne pourrais plus vivre ici.» Puis les proches des victimes ont continué à venir. Année après année. «Les voir faire tout ce chemin, depuis plus de dix ans… voir que ça les apaise d'être ici, qu'ils trouvent encore de la beauté dans ce lieu, qu'ils se disent que leur frère, leur sœur, leur ami repose en paix dans cette montagne… ça m'a aidée, moi aussi.»

D'habitude, les caméras ne vont pas jusqu'à eux. Jusqu'au jour où tout bascule: un meurtre, une série de viols, un enfant qui disparaît, un avion qui s'écrase. Le drame frappe un village et percute la vie de ses habitants. À travers cinq affaires aux quatre coins de la France, Slate.fr dresse le récit de ces endroits «sans histoires» qui se retrouvent propulsés du jour au lendemain à la une des journaux. Pour ce troisième épisode, direction Prads-Haute-Bléone, dans les Alpes-de-Haute-Provence.

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