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Avez-vous déjà entendu parler du film Les dieux sont tombés sur la tête?
Cette œuvre sympathique, lancée en 1980, raconte comment la convoitise et le désordre s’installent rapidement dans une tribu africaine vivant isolée de toute civilisation extérieure. Ladite tribu vivait en parfaite harmonie jusqu’à ce que le pilote d’un petit avion y jette une bouteille de Coca-Cola après l’avoir consommée.
En écoutant la conférence de presse conjointe de Kent Hughes et d'Ivan Demidov mercredi, je me suis surpris à penser à ce film. Et à tenter d’imaginer si le Canadien recevra un jour l’équivalent de cette bouteille de Coke dans son vestiaire.
À titre de recrue, Demidov vient de connaître une saison de 62 points en jouant aux côtés d’un centre (Oliver Kapanen) que Martin St-Louis ne jugeait pas suffisamment efficace pour endosser l’uniforme durant les séries éliminatoires. Il y a fort à parier que le rendement de l’attaquant russe se situera dans une autre stratosphère quand il atteindra son apogée. Fidèle à son modus operandi, la direction du Canadien s’est donc précipitée pour lui offrir une prolongation de contrat qui, du point de vue des affaires, s’annonce fort désavantageuse pour le joueur.
En acceptant une entente de 8 ans totalisant 73,2 millions de dollars (9,15 M$ par saison), Demidov rejoint un groupe grandissant de joueurs repêchés par l’organisation qui ont signé des contrats dont la longueur et la moyenne salariale annuelle sont nettement favorables à l’organisation : Nick Suzuki (7,875 M$ pendant 8 ans), Cole Caufield (7,85 M$ pendant 8 ans), Juraj Slafkovsky (7,6 M$ pendant 8 ans), Kaiden Guhle (5,55 M$ pendant 6 ans) et Lane Hutson (8,85 M$ pendant 8 ans).
Ces membres influents de la tribu ont tous accepté ces ententes – inférieures à leur réelle valeur sur le marché – parce qu’ils adhèrent à la théorie voulant que la direction ait plus de facilité à bâtir une équipe championne avec une plus grande marge de manœuvre financière. En d’autres mots, on leur a demandé s’ils étaient prêts à laisser plusieurs millions sur la table en échange d’une ou de plusieurs Coupes Stanley.
Vers la fin du calendrier, j’écrivais à quel point le Canadien était privilégié de miser simultanément sur un marqueur de 50 buts, un marqueur de 100 points et un défenseur ayant cumulé plus de 70 points. Au hockey, un tel alignement des astres est extrêmement rare. C’est l’équivalent d’une trifecta.
Et dans les faits, la soif de championnat de ces trois jeunes vedettes se traduit comme suit :
- Cole Caufield est le joueur qui a marqué le plus de buts dans la LNH au cours des deux dernières saisons. Il est par ailleurs l’un des deux seuls joueurs à avoir atteint le plateau des 50 buts la saison dernière. Or, Caufield se situe présentement au 101e rang de l’échelle salariale de la ligue. Quand son contrat prendra fin en 2031, il bouclera probablement son apogée au-delà du 150e rang.
- Nick Suzuki est l’un des huit attaquants qui ont atteint le plateau des 100 points la saison dernière. Il a en plus remporté le trophée Selke, sans oublier sa sélection au sein de l’équipe olympique canadienne. Au chapitre du salaire, le capitaine du Canadien vient à égalité au 97e rang avec trois autres joueurs. Son contrat ne viendra à échéance qu’en 2030. Suzuki aura alors 30 ans et il aura vendu toutes ses années d’apogée.
- La saison prochaine, Lane Hutson entreprendra son nouveau contrat de huit ans au moins au 48e rang de l’échelle salariale de la LNH. Et il y aura minimalement 15 défenseurs mieux rémunérés que lui malgré le fait qu’il soit l’un des cinq défenseurs les plus productifs de la ligue. Pendant ce temps, Bowen Byram, dont la production offensive est inférieure de moitié à celle d’Hutson, jouera pour 12,5 millions par saison à Chicago. Comme Caufield et Suzuki, Hutson figurera au palmarès des plus grandes aubaines de la décennie quand l’entente le liant au Canadien prendra fin.

Comme Nick Suzuki et Cole Caufield, Lane Hutson a signé un contrat en dessous de sa valeur sur le marché.
Photo : imagn images via reuters connect / Bob Frid
Il y a trois façons d’analyser ce qui est en train de se passer chez le CH.
La première, souvent celle des amateurs qui n’ont connu que l’ère du plafond salarial, consiste à s’émerveiller du génie dont font preuve les dirigeants du Canadien.
Convaincre de futures vedettes de court-circuiter leur agent et le marché pour accepter des salaires nettement moins élevés n’est pas un exercice facile. Pour y parvenir, Kent Hughes et Jeff Gorton ont forcément réussi à créer un environnement et une culture où les joueurs se sentent bien et sont heureux.
La direction jouit donc d’une marge de manœuvre financière considérable. Et si elle joue bien ses cartes, le CH misera théoriquement sur un plus imposant noyau de joueurs d’élite que les autres formations de la ligue au cours des prochaines années. Et, qui sait, la fenêtre de succès de l’équipe s’avérera peut-être plus longue que celles qu’ont connues d’autres grandes équipes de l’ère du plafond salarial.
Pour d’autres – et j’en suis –, les concessions faites par les joueurs n’ont aucun bon sens et leur absence de mémoire est aberrante.
Les joueurs de la LNH se sont fait enfoncer dans la gorge le plafond salarial le plus restrictif de l’histoire du sport professionnel il y a une vingtaine d’années. Leurs salaires sont donc considérablement supprimés par rapport à ce qu’ils seraient dans un contexte de libre marché.
La saison dernière, les 10 plus hauts salariés de la LNH (ceux qui vendent les billets) ont collectivement touché 10 % de moins qu’en 2004, quand Gary Bettman a décrété le lock-out qui a mené à l’imposition de ce plafond salarial. Et que font les jeunes joueurs du CH? Ils négocient leurs salaires à la baisse pour aider leurs patrons à contourner ledit plafond.
Il y a 50 ans, les joueurs de la LNH se battaient pour que leurs salaires soient publiquement divulgués afin d’être en mesure de négocier des ententes reflétant leur réelle valeur sur le marché. En octobre 1978, Guy Lafleur a menacé de faire la grève (et obtenu réparation) après avoir découvert, grâce au Globe & Mail, que Gilbert Perreault (Buffalo), Richard Martin (Buffalo) et Marcel Dionne (Los Angeles) touchaient presque le double du salaire (180 000 $) que lui versait le Canadien.
Nous sommes en 2026, et les jeunes vedettes du CH utilisent désormais la divulgation des salaires pour exiger moins que leurs confrères d’autres organisations. C’est le monde à l’envers.
Enfin, la troisième manière d’aborder ce phénomène consiste à adopter une position attentiste pour voir quelle tournure prendra cette intéressante affaire.
Parce que le Canadien ne vit pas en vase clos, certains croient que la position adoptée par la direction de l’équipe finira par devenir intenable à l’interne. Et qu’en conséquence, le mécontentement et la discorde finiront par s’inviter dans le vestiaire.
Le plafond salarial s’élevait à 95,5 M$ la saison dernière et il se situera vraisemblablement autour de 125 M$ lors de la saison 2028-2029, soit dans un peu plus de deux ans. La LNH traverse une période de prospérité sans précédent et les autres équipes dépensent en conséquence. Les nouveaux contrats consentis à des joueurs autonomes au cours des derniers jours totalisent près d’un milliard de dollars. Et la chasse aux joueurs autonomes est loin d’être finie!
Pour acquérir des talents de pointe, Kent Hughes et Jeff Gorton devront donc magasiner sur le marché de l’autonomie ou conclure de grosses transactions.
Or, lutter avec six ou sept directeurs généraux adverses pour attirer un joueur autonome est extrêmement coûteux. Mason Marchment, un marqueur de 20 buts âgé de 31 ans, vient d’obtenir 6,75 millions de dollars pendant 5 ans pour se joindre aux Sharks de San José. Le temps n’est donc pas loin où il faudra débourser des salaires semblables à ceux de Caufield et de Slafkovsky pour obtenir des joueurs nettement plus ordinaires.

Cole Caufield est le joueur qui a marqué le plus de buts dans la LNH au cours des deux dernières saisons.
Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis
Et ce n’est certainement pas pour en arriver là que ces derniers ont décidé de réduire leurs salaires. Par ailleurs, les membres du jeune noyau du CH n’ont probablement pas laissé tous ces millions sur la table dans l’espoir de financer les arrivées de joueurs qui toucheront six, sept ou huit millions de plus qu’eux par année. Ça créerait assurément du ressentiment si ça finissait par arriver.
Enfin, l’autre option consisterait à sacrifier un ou des joueurs de premier plan pour conclure une ou des transactions d’impact. Mais chez le CH, la plupart de ces joueurs ont accepté des ententes au rabais en se faisant promettre qu’ils allaient participer à quelque chose de grand à Montréal. Ça amoindrit considérablement la marge de manœuvre de la direction. Et rompre cette promesse aurait un effet dévastateur dans le vestiaire.
En partie, cette difficile gymnastique explique peut-être pourquoi la direction du Canadien n’est pas encore parvenue à améliorer sa formation cet été.


2 week_ago
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