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Avez-vous déjà remarqué que les livres sont parfois des corridors qui mènent les uns aux autres ? Comme si la littérature était un grand labyrinthe et qu’au détour d’une lecture, on pouvait en rencontrer une autre.
À l’été 2024, La part de l’océan, de Dominique Fortier, a déclenché en moi l’envie de lire Moby-Dick, d’Herman Melville. Mais comment traverser cet océan et approcher ce monstre mythique ? J’en avais brièvement parlé dans une chronique. Alexandre, ami du secondaire expatrié en Allemagne, m’avait écrit un mot pour me proposer qu’on le lise en parallèle, chacun sur notre continent, en échangeant au fil des pages lues. Comme un très petit club de lecture en simultané, exclusif, à deux membres. L’idée nous est restée en tête : on se ferait signe quand on serait prêts.
Il y a quelques semaines, le père d’Alexandre est décédé. Je lui ai envoyé un mot de réconfort face à cet arrachement immense. « Ma sœur et moi avons réalisé que l’attitude de mon père face à la mort nous aide, m’a répondu Alex. Nous en parlions souvent ensemble. En mai dernier, il nous avait dit avec toute sa tendresse et son humour uniques : “Quand je vais partir pour le Grand Voyage, ne soyez pas tristes. Mettez de la belle musique et détendez-vous, je serai là”. »
Le froid des derniers jours, la neige blanche partout, la perte d’un père… Il m’a semblé que le moment était peut-être venu de plonger dans Moby-Dick.
Alexandre a proposé qu’on se le microdose sur un an, à un rythme lent, ce qui me convient tout à fait, puisque c’est ma cadence naturelle. Je lis très lentement et, en plus, je suis fréquemment distraite par l’objet-livre, emportée par tous ses détails, la contemplation d’une couture, l’empattement trop sophistiqué d’une typo, une lettrine bizarrement enchâssée au texte…
L’automne dernier, j’ai reçu trois livres de la « Bibliothèque de la Pléiade », de Gallimard, mes premiers. Un Proust, un Dostoïevski et Moby-Dick, offerts par ma mère et mon amoureux pour mon anniversaire et à Noël. Chanceuse que je suis. Comme trois belles bouteilles dans mon cellier, brillant de leurs fins filets d’or 23 carats. Une folie, oui. Alex a décidé de se procurer Moby-Dick lui aussi dans cette édition.
Avant de lire la célèbre première phrase du roman, on se met en appétit. Alex et moi avons passé la fin de semaine à échanger sur ce qui entoure l’œuvre. D’abord, la douceur du papier bible, la finesse et la précision de l’impression, le signet double, très pratique, dont on peut laisser pendre une branche à la page des notes.
Il me demande s’il existe une loupe de lecture. Au secondaire, il portait un chapeau haut de forme comme Jean Leloup, époque L’amour est sans pitié. Je l’imagine dans son petit village en Bavière portant un monocle, et ça me fait rire. Il veut savoir si je lirai la préface avant le roman. Non, car je les apprécie davantage après coup, mais j’hésite, car il y a une raison pour laquelle l’éditeur l’a glissée au début plutôt qu’en postface.
Ça me fascine de voir à l’œuvre le travail d’édition, qui, en général, est discret, transparent, et veut se faire oublier. Il faut mettre des gants blancs avant de manipuler un classique ; il y a un protocole. Ici, dans la mise en lumière et la présentation du texte, ce travail devient apparent. Au début de chaque « Pléiade », on nous explique dans le détail comment les éditeurs ont procédé. Je n’aurais jamais pensé que l’explication de la méthodologie devant un grand texte pourrait s’avérer si captivante.
Dans la chronologie de l’écriture du livre, on apprend des choses étonnantes : si le livre s’intitule Moby-Dick ou le Cachalot, c’est en partie parce que l’auteur du Cachalot (premier titre) a voulu, à la fin du processus de travail éditorial, rebaptiser son roman du nom de la baleine, un titre destiné « à frapper davantage » à son avis. Mais l’information, expédiée par bateau, ne s’est pas rendue à temps jusqu’à son éditeur londonien, qui avait déjà envoyé le roman sous presse, pour le faire paraître en trois volumes, dont l’épilogue a été tronqué. On imagine la déconfiture d’Herman Melville, oh qu’il a dû grimacer sous sa barbe d’écrivain.
La chronologie est suivie de l’étymologie du mot « baleine », préparée « par un surveillant de collège mort de consomption » dont on nous décrit même les motifs de la guenille avec laquelle il époussetait sans relâche ses vieux lexiques. Une série de citations et d’extraits sur la figure du cachalot achève de mettre la table de la plus belle des manières.
Soudain, Alexandre et moi sommes inquiets : a-t-on en main la bonne traduction ?
Je vais cogner à la porte de quelqu’un qui saura nous renseigner : l’écrivaine-traductrice Dominique Fortier. Elle me répond que sa traduction préférée est celle d’Armel Guerne, en 1954, récemment reprise par les éditions Phébus, qui tient presque du poème. « Cela dit, ajoute-t-elle, je n’ai pas lu entièrement la tienne, sûrement très belle aussi — mais ça pourrait être intéressant de lire les deux côte à côte. Pas systématiquement, là, mais quand il y a un nœud, ou quelque chose d’un peu étrange, d’aller voir dans l’autre comment ils ont résolu le problème… Juste regarder ce que les différents traducteurs ont fait avec la première phrase — qui est pourtant d’une très grande simplicité, trois mots, un nom propre, c’est assez fascinant. »
Dominique a raison ! « Appelez-moi Ismaël », lit-on dans notre traduction de Philippe Jaworski. « Appelons-moi Ismahel », lit-elle dans celle d’Armel Guerne. Moins directif, plus complice et inclusif : le ton est différent. Dans les deux cas, un doute s’installe sur l’identité du narrateur. Qui nous parle et dans quel but ?
Alexandre a commencé à noter ses impressions, en flâneur. « Si tu veux, je te partage le document et tu es la bienvenue d’ajouter les tiennes et de commenter. Liberté absolue. Tout y est permis, le silence aussi, et avant tout même. Pour ma part, je vais y aller de temps en temps pour rêvasser, quand le temps me le permettra. »
Qui a dit que la lecture était une activité solitaire ? Que les classiques semaient l’ennui ? En 2026, une bouchée à la fois, je mangerai une baleine.


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