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Le Fondateur : Giuliano da Empoli explore le pouvoir démesuré des géants de la tech

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Dans Le Fondateur, Giuliano da Empoli fait, en quelque sorte, la synthèse de ses deux livres précédents : Le Mage du Kremlin et L'Heure des prédateurs. L'auteur s'intéresse en effet de nouveau à une figure autoritaire, le magnat de la tech Peter Thiel, et aux conséquences sur le monde réel des décisions prises dans la sphère numérique, notamment celles concernant l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA).

Le sujet principal est rebaptisé ici Alexander Zimmer, mais l'analogie avec le fondateur de PayPal et investisseur historique de Facebook est évidente. On le retrouve à la tête de Panoptik, une société de surveillance qui a des contrats avec de nombreux gouvernements sur la planète, tout comme la célèbre firme Palantir, dont Peter Thiel est l'un des fondateurs et président du conseil d'administration.

Le roman est raconté du point de vue d'un narrateur appelé G., avatar de Giuliano da Empoli lui-même. Ce vieux routier de la politique quitte l'équipe d'un dirigeant italien poussé vers la sortie à cause d'un scandale monté de toutes pièces. G. se retrouve embauché par Alexander Zimmer comme vice-président chargé des relations publiques de Panoptik. Débute alors un dialogue entre les deux hommes, qui se déroule de 2018 et 2024, et qui se veut une plongée dans l'intellect et les actions du dirigeant de l'une des sociétés les plus puissantes et les plus secrètes du monde.

Stratégie politique et dialogues

En tant que lecteur, on retrouve ainsi ce délice d'être emmené au cœur de l'action, dans un univers totalement inconnu du grand public et où l'IA générative évolue plus vite que la pensée. La satisfaction de notre curiosité était déjà l'un des composants qui avaient mené à l'immense succès du Mage du Kremlin (avec près d'un million d'exemplaires vendus en France), où le narrateur discutait à bâtons rompus avec Vladimir Poutine.

Giuliano da Empoli étant lui-même un stratège politique de haut vol, quand il évoque ses rencontres avec Alexander Zimmer, on est tout bonnement fasciné, et il est souvent difficile de distinguer la réalité de la fiction.

Giuliano Da Empoli.

L'auteur Giuliano Da Empoli.

Photo : Gallimard / Francesca Mantovani

Les dialogues entre les deux hommes, ou les réunions auxquelles le narrateur assiste, dessinent la figure d'un dirigeant d'entreprise à l'autoritarisme ambigu. Ses intentions sont difficilement discernables et Alexander Zimmer, le Fondateur, se distingue de son homologue Peter Thiel par sa discrétion. Contrairement à son avatar dans le monde réel, il ne court pas le monde pour faire des conférences où il prédit l'apocalypse sur fond de panique des marchés et de perte de contrôle de l'IA.

Giuliano da Empoli insiste davantage sur l'aspect cultivé de l'homme. On découvre une personne cynique, mais lucide, à la brutalité assumée. Un dirigeant d'autant plus dangereux qu'il possède une large culture livresque, lui permettant d'avoir des points de comparaison à ses expériences, notamment lorsque, dans le roman, sa société intervient directement dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine. En réunion, il est capable de citer le criminel nazi Joseph Goebbels sans craindre de réaction outrée de son auditoire, de toute façon, il préfère être considéré comme malfaisant plutôt qu'incompétent.

L'origine de la méfiance de Thiel pour Musk

Tout le roman met en tension l'ancien et le nouveau monde. Le narrateur assume appartenir à ce monde d'avant, celui où penser pouvait ralentir le geste. Comme dans L'Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli illustre l'opposition entre ceux qui maîtrisent la technologie et ceux qui se la font expliquer par le retard abyssal des politiques dans la compréhension de la réalité des mondes numériques. Alexander Zimmer est ravi que les médias passent du temps à commenter les petites phrases de Donald Trump, comme ça, il a les mains libres pour mener à bien ses projets de surveillance de masse.

L'un des ingrédients de la réussite des livres de Giuliano da Empoli repose sur les explications inédites et, en même temps, crédibles pour expliquer notre monde. Il prend de grandes libertés biographiques dans la vie de Peter Thiel/Alexander Zimmer, mais l'essentiel de la construction intellectuelle du sujet est conservé, notamment sa rencontre avec le philosophe français René Girard, dont la pensée a abondamment nourri le fondateur.

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Giuliano da Empoli en entrevue avec Patrice Roy à propos de « L'heure des prédateurs ».

Le roman est aussi jalonné d'anecdotes personnelles sur la vie de Thiel, comme celle d'Angela Merkel, mise en présence d'un labrador alors qu'elle est cynophobe (peur des chiens), qui avait fait partie des révélations de la cruauté de Poutine dans Le Mage du Kremlin. Ici, l'auteur revient par exemple sur l'origine de la défiance que Thiel entretient envers Elon Musk depuis que ce dernier a embouti sa McLaren lors d'un trajet où Peter Thiel était sur le siège passager. Un accident dont ils se sont sortis miraculeusement indemnes.

Les petites choses de la vie

Mais les éléments les plus surprenants du livre viennent justement de la liberté que Giuliano da Empoli prend vis-à-vis de la vérité pour nous plonger véritablement dans la littérature.

Le siège de Panoptik n'est pas situé à Miami, mais à Marbella, où le roman se déroule aussi en dehors des murs de la société. L'auteur s'intéresse à d'autres personnages qui, directement ou non, sont les descendants des premiers oisifs à s'installer dans cette localité du sud de l'Espagne après la Seconde Guerre mondiale afin de profiter de son climat doux tout au long de l'année.

Charmante scène de rue avec façades blanches et tour de l'horloge à Marbella en Espagne.

Marbella est une ville et une station balnéaire du sud de l'Espagne, sur la Costa del Sol, dans la région andalouse. Elle est l'une des destinations pour expatriés les plus populaires d'Europe. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / © Marco Bottigelli

Ce dernier aspect permet de donner une profondeur nouvelle et même de la couleur à l'œuvre de Giuliano da Empoli. Il quitte l'univers des moquettes grises pour décrire ces choses légères qui font la beauté de la vie malgré tout : la mer, la brise qui balaye une terrasse ombragée lors d'une discussion impromptue un après-midi d'été.

Ces passages étanchent moins notre soif d'adrénaline que ceux qui se déroulent dans le bunker ultra-sécurisé dans lequel se réfugie à un moment le narrateur. Mais ils sont une invitation que Giuliano da Empoli lance au lecteur, pour qu'il ne se laisse pas berner par ce désir de puissance sans limite d'Alexander Zimmer.

Le Fondateur est un voyage au cœur d'une entreprise secrète aux objectifs ambigus. L'auteur flatte notre goût pour le mystère et raconte, à travers ce qui pourrait être qualifié de théorie du complot acceptable, une planète où la démocratie a déjà perdu. En même temps, ces tentatives d'ouverture qu'il fait vers le monde extérieur sonnent comme une façon de dire qu'il ne faut pas perdre de vue l'essentiel, le pognon étant la récompense de ceux qui ne savent pas ce qu'ils veulent.

Le Fondateur de Giuliano da Empoli (288 pages). Paru le 8 octobre 2026 chez Gallimard.

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