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Nous partageons largement le diagnostic posé par Michel Parazelli sur les ravages du néolibéralisme dans Le Devoir du 16 juin. Depuis plusieurs décennies, la financiarisation du logement, le recul de l’État social, la marchandisation des services publics et l’accroissement des inégalités ont profondément fragilisé les conditions d’existence de milliers de personnes. L’itinérance n’est pas le résultat d’échecs individuels ; elle constitue l’une des manifestations les plus visibles d’un modèle économique qui subordonne les besoins humains aux exigences du marché.
Sur ce point, notre accord est entier.
Là où nous divergeons, c’est lorsque Michel Parazelli laisse entendre que l’approche « Logement d’abord » participerait elle-même de cette logique néolibérale. En mettant principalement l’accent sur certaines dérives réelles de son application, il nous semble occulter sa portée émancipatrice lorsqu’elle s’inscrit dans une véritable politique de développement du logement social et de soutien communautaire. Ce faisant, il risque d’écarter un levier essentiel de transformation sociale au motif qu’il ne répond pas, à lui seul, à l’ensemble des causes structurelles de l’itinérance.
Or, la philosophe Barbara Stiegler, dont les travaux constituent aujourd’hui l’une des critiques les plus fécondes du néolibéralisme, partage pourtant un diagnostic très proche de celui de Michel Parazelli. Elle montre comment le néolibéralisme impose aux individus une adaptation permanente aux impératifs de la concurrence, de la performance et de la flexibilité. Dans cette logique, ce ne sont plus les institutions qui s’adaptent aux besoins de la population ; ce sont les citoyens qui doivent continuellement s’ajuster aux exigences du marché.
Mais Barbara Stiegler ne conclut pas pour autant qu’il faille discréditer les politiques publiques qui répondent aux besoins immédiats des personnes les plus vulnérables. Bien au contraire. Elle propose de reconstruire les institutions publiques, de protéger les biens communs, de renforcer les services publics et de redonner aux citoyens un véritable pouvoir d’agir grâce à une démocratie fondée sur la participation, la délibération collective et l’engagement dans les territoires. Son projet consiste à adapter l’économie aux besoins humains plutôt qu’à contraindre les êtres humains à s’adapter continuellement à l’économie.
C’est précisément dans cette perspective que nous situons notre défense du logement social et de l’approche « Logement d’abord ».
Depuis plus de trente ans, nos organismes défendent le droit au logement non seulement comme un droit fondamental, mais aussi comme une condition préalable à l’exercice de la citoyenneté. Comment demander à une personne qui vit dans un refuge, un campement ou sous un viaduc de participer aux débats démocratiques, de défendre ses droits, de s’engager dans son quartier ou de contribuer à la transformation sociale lorsque toute son énergie est consacrée à assurer sa survie quotidienne ?
Le logement n’est pas la récompense d’une intégration réussie. Il en constitue le point de départ.
À l’inverse du modèle québécois des 30 dernières années, qui repose sur des refuges d’urgence et ses dérivées (halte chaleur et autres), le logement et l’accompagnement réamorcent la vie citoyenne des personnes. Malgré un but humanitaire affiché, le modèle des refuges d’urgence et le maintien de l’itinérance qu’il induit ne servent qu’une idéologie néolibérale violente, en exposant à la vue de tous la misère des « perdants » de ce système et la nécessaire conformité à celui-ci, qu’il vaut mieux adopter !
Nous refusons donc d’opposer l’urgence sociale aux transformations structurelles. Les deux sont indissociables. L’approche « Logement d’abord » ne mettra jamais fin, à elle seule, à l’itinérance. Personne ne le prétend sérieusement. Sans investissements massifs dans le logement social, sans redistribution de la richesse, sans amélioration des revenus, sans services publics universels et sans remise en question des politiques néolibérales qui produisent l’exclusion, de nouvelles personnes continueront malheureusement à perdre leur logement.
Mais cette limite ne disqualifie nullement l’approche. Elle rappelle simplement qu’aucune politique publique, prise isolément, ne peut corriger les effets de plusieurs décennies de désengagement de l’État.
À Logemen’occupe et à PECH, nous défendons depuis longtemps le développement du logement social parce qu’il constitue bien davantage qu’un programme d’habitation. Les coopératives, les organismes sans but lucratif d’habitation et les projets accompagnés par le milieu communautaire créent des espaces d’entraide, de solidarité, de participation citoyenne et de pouvoir collectif. Ils permettent à des personnes longtemps exclues de redevenir des acteurs de leur propre existence et de participer aux décisions qui les concernent.
Sous cet angle, notre engagement rejoint profondément la pensée de Barbara Stiegler. Le logement social, lorsqu’il est accompagné d’un véritable soutien communautaire, ne favorise pas l’adaptation des personnes au néolibéralisme ; il contribue au contraire à reconstruire les conditions matérielles et démocratiques qui permettent de lui résister. Il donne aux citoyens la stabilité nécessaire pour reprendre du pouvoir sur leur vie, participer à leur communauté et contribuer à la transformation des institutions.
Nous partageons donc avec Michel Parazelli la conviction que l’itinérance ne disparaîtra pas sans une remise en question profonde des politiques néolibérales. Mais nous croyons tout autant que cette transformation ne pourra être portée par des personnes privées des conditions minimales leur permettant d’exercer leur citoyenneté.
Le véritable choix n’est pas entre le logement et la transformation sociale. Le véritable défi consiste à faire du droit au logement l’un des principaux leviers de cette transformation. Une démocratie ne se construit pas en demandant aux plus pauvres d’attendre que les structures changent. Elle commence par leur donner les moyens concrets de participer pleinement à leur transformation.


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