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Passer quelques heures dans une unité de Val-du-Lac, permet de percevoir la souffrance d'enfants qui sont passés par des épreuves difficiles. C'est aussi l'occasion d'observer le dévouement du personnel qui s'efforce d'accompagner le mieux possible, malgré la complexité de la tâche. En même temps, on ne peut s'empêcher de se demander si les centres jeunesse, pensés pour protéger et rétablir, répondent bien à la mission essentielle qui leur est confiée. Le sociologue et professeur à l’Université de Montréal, Nicolas Sallée, pose un regard nuancé sur un système qu’il juge à la fois « infantilisant » et « responsabilisant ». Voici un résumé de l'entretien que j'ai eu avec lui.
Q : Pr Sallé, des jeunes à qui j’ai parlé à Val-du-Lac disaient ressentir beaucoup trop de pression face aux attentes qu’on entretenait envers eux, cela semblait être un enjeu majeur. Est-ce que le système a des attentes trop élevées envers ces jeunes qui vivent de grandes difficultés?
R : Ce que décrivent les jeunes que vous avez observés, ça correspond pas mal à ce qu'on observe ailleurs. Il y a deux sources de pression qui s'additionnent. Il y a d'abord l'institution qui en demande beaucoup à des fins de réadaptation. Elle encadre fortement les comportements, elle impose une multitude de règles, elle attend des jeunes qu’ils s'engagent, fassent des efforts, qu'ils en donnent toujours plus.

Nicolas Sallée est professeur au département de sociologie de l'Université de Montréal.
Photo : Photo: Nicolas Sallée
D'ailleurs, des jeunes le disent assez clairement : quoi qu'ils fassent, ils ont le sentiment que ce n’est jamais suffisant.
En même temps, cette logique s'inscrit aussi dans une exigence d'autonomisation. On demande aux jeunes de devenir responsables rapidement, de prendre leur vie en main. Et en fait, c'est aussi cette combinaison qui est difficile à tenir, être très encadré, parfois infantilisé, tout en étant sommé d'agir comme un quasi-adulte. Cette question-là me paraît vraiment refléter la pression que vivent les jeunes.
Q : Vous considérez, que justement, au-delà de la dualité responsabilisation/infantilisation, il faudrait trouver une formule mitoyenne. Ça pourrait être quoi, par exemple ?
R :Je pense qu'elle existe en partie. Mais, ce qui est clair, c'est que ces deux logiques prises isolément ont chacune leurs limites. Si on insiste uniquement sur la responsabilisation, on a tendance à réduire les jeunes à leurs comportements problématiques, à leurs erreurs, à leurs risques de récidive. À l'inverse, si on ne voit d'eux que des jeunes vulnérables à protéger, on peut retomber dans une forme d'infantilisation qui va nier leur capacité d'agir, vous voyez?

Des jeunes de l'unité La Croisée de Val-du-Lac prennent leur petit déjeuner.
Photo : Radio-Canada / André Vuillemin
La voie mitoyenne consiste d'une certaine manière à se frayer un chemin entre ces deux écueils. Concrètement, ça suppose de considérer ces jeunes comme des personnes en transition vers la vie adulte avec une histoire, des ressources et évidemment un ensemble de contraintes. Ça implique de leur donner des marges de manœuvre réelles, d'accorder une importance à leur parole dans un cadre sécurisant, mais surtout, ça exige de les accompagner dans la multiplicité des rôles sociaux (école, travail, relations).

«On attend des jeunes qu'ils deviennent autonomes, mais dans un [milieu] où cette autonomie est très encadrée.» - Nicolas Sallée, professeur de sociologie à l'Université de Montréal
Photo : Radio-Canada / André Vuillemin
On attend des jeunes qu'ils deviennent autonomes, mais dans un [milieu] où cette autonomie est très encadrée.
Q : Donc, ça voudrait dire d'être dans une logique davantage axée sur l'accompagnement plutôt que sur la rééducation ?
R :Je dirais ça. Historiquement, le système a longtemps été structuré par une logique de rééducation marquée par un paternalisme ancien qui remonte à la fin du 19e siècle, fondé sur l'idée d'une correction, d’un encadrement, d’une remise dans le droit chemin.

Le corridor des chambres de l'unité La Croisée.
Photo : Radio-Canada / André Vuillemin
Aujourd'hui on parle de plus en plus d'accompagnement avec une plus grande attention portée au droit des jeunes, à leur parole et à leurs ressources. Mais dans les faits, les deux logiques coexistent encore, et c'est ce mélange qui conduit parfois à des pratiques ambivalentes. On accompagne, mais on continue aussi à corriger et à contrôler avec de vieux réflexes paternalistes qui s' imposent fréquemment.
Q : Un des enjeux majeurs reste la rétention du personnel et la valorisation du travail des éducateurs. En Estrie, l'ancienneté des intervenants est de moins de deux ans. Est-ce qu'on a des enseignements à tirer de ce qui se fait ailleurs dans le monde, par exemple de la France, pour mieux préparer les intervenants à cet environnement difficile ?
R :Ce n'est pas facile d'appliquer des solutions d’ailleurs, car les traditions institutionnelles diffèrent. Au Québec, on a du personnel assez jeune qui sort de formation et se retrouve très vite dans des milieux de placement difficiles.

Les éducateurs sont toujours présents auprès des jeunes.
Photo : Radio-Canada / André Vuillemin
En France, après l'université, il y a une période de formation initiale de deux ans dans l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse où les éducateurs construisent un corps de métier et sont supervisés en stage. C'est un modèle intéressant qui permet d'arriver sur le terrain avec plus d'expérience.
Il y a clairement une réflexion à avoir sur la formation entre la sortie de l'université et l'entrée dans les milieux, mais, en même temps, le réseau a un besoin urgent de personnel. On est dans une situation qui n’est pas facile.
Q : Est-ce que le système actuel rend de bons services à ces jeunes qu'ils soient sous la Direction de la protection de la jeunesse ou encore sous la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents. Remplit-il sa mission?
R :Il est nécessaire d'être critique pour améliorer l'institution, pas pour la détruire, car elle est importante. C’est une institution qui est traditionnellement protectrice avec des disciplines qui se sont constituées autour des missions de rééducation, comme la psychoéducation, des disciplines fortes à l'échelle du Québec, du Canada, mais aussi à l'échelle internationale.

Une éducatrice discute avec un adolescent dans le corridor des chambres de l'unité.
Photo : Radio-Canada / André Vuillemin
Mais c'est sûr, c'est une institution qui a des angles morts avec des établissements vétustes et des restes de paternalisme.
C'est une institution qui a longtemps eu du mal avec la critique, car elle agit pour le bien des jeunes.
L'institution a besoin de réflexivité : être capable de se remettre en question en écoutant les jeunes et les chercheurs. Il y a peut-être des mutations intéressantes ces dernières années qui vont amener l'institution à être de plus en plus réflexive. En tout cas, on peut l'espérer.
Nicolas Sallée est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la déviance des jeunes et la justice des mineurs. Sous la réhabilitation, le contrôle porte sur le traitement des jeunes contrevenants à Montréal et la bande dessinée Se battre contre les murs propose une incursion au Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté d’adaptation de Cité-des-Prairies.


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