
La notion de consentement est revenue sur le devant de la scène grâce au mouvement Me Too. En réhabilitant la parole des femmes et autres victimes d’agressions sexuelles, les féministes ont réintroduit la nécessité du consentement dans les rapports intimes, notamment lorsqu’une des deux personnes jouit d’une richesse, d’un pouvoir, d’un statut social ou de réseaux qui lui donnent non seulement un ascendant, mais des moyens de pression et de chantage sur l’autre. On l’a vu dans les derniers scandales sexuels qui ont fait la Une, depuis le journaliste vedette Poivre d’Arvor (45 plaintes) et le chirurgien Joël Le Scouarnec violeur d’enfants (300 victimes), au chanteur Patrick Bruel (32 plaintes, 4 mises en examen) en passant par le célèbre psychanalyste, Gérard Miller (27 femmes dont 7 mineures), et bien sûr, le modèle du genre, l’affaire Epstein. Toutes ces affaires se ressemblent. Les abus sexuels en série sont le fait de personnes de pouvoir, qui sont, en dépit des alertes, soutenues et maintenues en place par leur entourage, tandis que les plaintes et les dénonciations sont classées sans suite par une police et une justice aux ordres des puissants.
Une affaire turque versus La fille Condor
Mais la notion de consentement va bien au-delà du simple sexe. Elle participe de toutes les situations où les intérêts divergent et où on est tenté de profiter de sa position de force pour contraindre l’autre à nous donner ce qu’on veut.
A ce titre, le consentement est au cœur des deux films cités plus haut. Dans le film franco-turc, Mathieu force le consentement d’Abdulah par intérêt, tandis que dans le film bolivien, Ana accorde, par amour, son consentement à Clara.
Lire l’article de Dominique Muselet : Une affaire turque ou le parcours initiatique d’un avocat d’affaires
Simone Weil souligne dans un de ses textes que, non seulement c’est un crime de « vouloir se passer du consentement » mais c’est aussi un crime de « se contenter d‘un consentement qui vient d’une forme basse de l’âme » comme la peur ou le besoin. Car, dit-elle, « le consentement est illégitime s’il ne vient pas du centre de l’âme, où le oui universel ne peut qu’être éternel ».
Dans Une affaire Turque, Mathieu fait pression sur le jeune Abdullah, issu comme lui de la communauté turque de France, pour qu’il accepte un deal qui va lui permettre de résoudre une affaire délicate que son patron lui a confiée. On voit tout le mépris que Mathieu, qui est devenu avocat d’affaires et tente d’intégrer la grande bourgeoisie française, éprouve pour Abdullah et son ancienne communauté, quand il rassure ses commanditaires : « Ne vous inquiétez pas, je connais les Turcs, je sais comment les prendre, il sera content d’avoir de l’argent pour aider sa famille… » Hélas, Abdullah n’est pas content ! Il ne voulait pas de ce deal et sa rébellion déclenchera une série d’évènements qui, de fil en aiguille, causeront la perte de Mathieu et la mort tragique d’Abdullah.
Dans La fille Condor, nous assistons au processus inverse. Dans un ravissant hameau perché au flanc des magnifiques Andes boliviennes, Clara accompagne, par des chemins escarpés, sa mère Ana, une sage-femme chevronnée, chez les femmes prêtes à accoucher. Son rôle est de leur chanter des chants quechua pour apaiser leur douleur. En remerciement, un couple lui offre une radio. Elle découvre la chanson moderne et, entraînée par une connaissance qui lui promet d’en faire une grande chanteuse, elle part pour la ville. Sa mère n’est pas d’accord mais elle ne l’empêche pas de partir. Un an plus tard, le village envoie Ana chercher sa fille, car on a besoin d’elle. Lorsqu’elle la retrouve au bout de plusieurs mois, Clara est en train de chanter dans un groupe de fille sur la scène d’un grand music-hall. Elle a l’air si heureuse qu’Ana change d’avis et lui dit : « Vis ta vie, le village comprendra ».
Au retour, Ana s’aperçoit que les médecins de la ville ont réussi, en son absence, à convaincre la femme dont elle accompagnait la grossesse à aller accoucher à la clinique, en lui donnant l’argent nécessaire pour s’installer en ville.
Elle monte sur la montagne pour y mourir.
Quelque mois plus tard, Clara revient. Elle est accueillie par une femme enceinte qui est restée au village et qu’elle va aider à accoucher. La scène de l’accouchement est si émouvante par tout ce qu’elle exprime d’amour, de paix, d’acceptation, de respect des autres et des valeurs ancestrales, ainsi que par les liens qu’elle tisse entre le passé et l’avenir, que les larmes me sont montées aux yeux.
Ana, en renonçant à forcer Clara à rester au village contre sa volonté, lui a permis de faire sa propre expérience et de découvrir ce qui est vraiment important pour elle. Quand elle revient, elle possède la force, la certitude et la sérénité nécessaires pour pouvoir prendre la relève de sa mère et se consacrer toute entière, sans regret ni doute, à une des plus belles tâches qui soient, donner la vie…
J’ai pleuré à la fin merveilleuse de La fille condor, mais je n’ai pas pleuré à la fin vraiment tragique d’Une affaire turque. C’est que, me suis-je dit, je ne suis plus habituée à la beauté, à la générosité, au respect, mais je suis bien habituée à l’horreur, à la laideur, au mal…
L’aliénation de l’esprit
L’aliénation a été définie par Karl Marx comme « un processus par lequel un sujet (un individu) est dessaisi de ce qui fait de lui un être humain pour le transformer en un autre, voire en quelque chose d’hostile à lui-même. Dans l’Idéologie allemande, Marx s’attarde sur le moment objectif de l’aliénation, qui a lieu lorsque l’homme ne peut se reconnaître ni dans le produit de son travail (qui lui est devenu étranger), ni dans sa propre activité productive (il n’est qu’une ressource humaine aux yeux de l’entreprise) ; il ne peut pas non plus se reconnaître dans les autres hommes (ses rapports avec eux perdant en effet leur caractère humain pour être réduit à l’échange des produits du travail) » (wikipedia).
Karl Marx a décrit les rapports de production dont souffrent surtout les ouvriers, employés et autres smicards, dirait-on aujourd’hui. Mais les bourgeois aussi sont aliénés, même s’ils profitent du système.
Dans une récente interview, qui porte sur le racisme viscéral de la société israélienne et le plan pour anéantir Gaza, Norman Finkelstein donne un exemple d’aliénation de l’esprit partagé par toute la société de son enfance :
« quand j’étais petit et que je regardais des films de cow-boys et d’Indiens, je soutenais toujours les cowboys, je voulais non seulement qu’ils battent les Indiens, mais qu’ils réduisent les Amérindiens en cendres. Je soutenais les cowboys —je n’en suis pas fier, mais c’est la vérité … Le tout premier film hollywoodien, qui ait jamais fait preuve d’empathie pour les Amérindiens, c’est « Little Big Man » [1970] avec Dustin Hoffman. Et ce fut pour les gens de ma génération, un véritable réveil, celui de voir soudain le monde à travers les yeux des Amérindiens et d’éprouver de la sympathie pour eux et ce qu’ils ont subi ».
Au cours de ma vie, je me suis libérée de beaucoup de ces fausses croyances sociales et notamment des fables véhiculées par la propagande sur Israël, l’Algérie, les Etats-Unis, la Chine, la Russie, Cuba, l’Iran, etc… Mais il y en a de plus subtiles et profondes que seul un véritable retour sur soi permet… J’ai découvert, à la quarantaine, que j’étais imprégnée à mon corps défendant de la mentalité capitaliste, qui exclut les rapports d’égalité, d’entraide, de coopération, au profit des rapports de compétition dans lesquels il y a toujours un gagnant et un perdant. J’en ai pris conscience quand une amie m’a dit qu’elle et son mari avaient traduit un livre ensemble. Je n’ai pas compris. Je me suis dit, parce qu’elle avait plus d’entregent que lui : « Elle commande et il obéit ». J’étais incapable de me représenter un rapport d’égalité et de coopération. Incapable ! Aujourd’hui encore, je me surprends, en regardant un match de tennis, à tenir pour celui qui gagne et à éprouver un certain mépris pour celui qui perd, alors que je sais parfaitement que non seulement les gagnants n’ont pas besoin de moi, mais que le soutien que je leur donne est une trahison envers les faibles qui eux, en ont besoin, exactement comme dans Une affaire turque, Mathieu, dont le prénom de naissance était Musafa, trahit Abdullah et sa communauté pour se hisser sur le piédestal de la bourgeoisie. C’est dire à quel point je suis conditionnée, et je ne crois pas être la seule à préférer être du côté des forts que des faibles, sinon les filles ne rêveraient pas, comme je l’ai fait, d’être des garçons, les juifs ne remercieraient pas Dieu dans leur prière matinale de ne pas être nés femmes, les jeunes ne voudraient pas être banquiers ou politiciens, les filles actrices ou mannequins, et ainsi de suite. Je suis sure que cet attrait du pouvoir et de la richesse qui nous fait l’effet d’être naturel, instinctif, tant il est devenu une seconde nature, est en réalité culturel…
Image : Pouvoir et richesse de Irakli Farimze, Russie.
Le féminisme, en rendant les hommes responsables de tous les maux de notre société, a obligé les élites, presque toutes masculines, à ruser et à se réinventer, pour faire face à une revendication d’égalité qui mettait en danger leur main-mise sur le pouvoir politique et économique. Ils ont paré le danger de deux manières : d’une part, en mettant en place la parité, ce qui, dans une société régie par la loi de la jungle capitaliste pousse les femmes, une fois au pouvoir, à devenir aussi corrompues et inhumaines que les hommes qu’elles critiquent, et, d’autre part, en ralliant des minorités à la mode, notamment la communauté LGBT+ qui, de ce fait, est devenue très puissante. C’est un coup de maître, il faut le reconnaître, car la parité a
fait tomber les femmes de leur piédestal en montrant, à l’envi, que les femmes au pouvoir ne valent pas mieux que les hommes, et l’appartenance à la communauté LGBT+, tout en exonérant les hommes de ce machisme tant discrédité, élargit, dans les faits, leur pouvoir, en leur permettant de s’imposer, en plus, dans les compétitions et les organisations féminines. Un coup de maître que les féministes ont malheureusement applaudi, sans se rendre compte que ce qui gangrène notre société oligarchique, ce ne sont pas les hommes – la plupart d’entre eux sont cyniquement exploités dans notre société -, c’est le pouvoir sans limites et notamment le pouvoir de l’argent qui, certes, s’appuie traditionnellement plutôt sur les hommes que sur les femmes, mais seulement pour des raisons de commodité.
Le fait que l’argent donne du pouvoir politique et social n’est pas une évidence ; ce n’est pas le cas dans la Chine ni dans la Russie actuelles, mais c’est le cas en Occident car, depuis le XIXe siècle, les dirigeants occidentaux vivent en symbiose avec les milliardaires, banquiers en tête. Ils jouissent les uns comme les autres de rentes de situation qui leur permettent de vivre dans le luxe et de s’enrichir sur le dos d’une population largement esclavagisée. Pendant la parenthèse bienheureuse qu’a constitué l’après-guerre sous l’impulsion de de Gaulle, un ouvrier pouvait faire vivre sa femme et ses nombreux enfants sur son seul salaire, et la France n’était pas endettée. Aujourd’hui, deux salaires ne suffisent pas à une famille avec un enfant et la dette de la France est colossale… La différence entre le niveau de vie de la France des trente glorieuses et celui de la France tiers-mondisée d’aujourd’hui a été encaissée par les oligarques et leurs obligés politiques…
Pourtant, rien ne change… Le pouvoir reste dans les mêmes mains et continue, sans vergogne, à opprimer les faibles pour accumuler richesses et privilèges et rien ne bouge…
Comme les Gaulois n’ont pas laissé de traces écrites, on ne sait pas trop s’ils étaient heureux, au temps des druides, même si les découvertes récentes des archéologues laissent penser que la Gaule était prospère, jouissait d’un excellent réseau routier, commerçait activement avec ses voisins et comptait une classe bourgeoise importante, mais on sait que très peu de rois de France se sont préoccupés de leur peuple. Louis XII fait exception. Il bénéficiait d’une rare popularité, car le royaume jouissait d’une prospérité inédite. Paul Lacroix, dans sa vaste chronique historique, souligne avec insistance le respect du roi pour ses sujets, son sens de la justice, sa modération fiscale.
Depuis la Révolution, je ne vois que de Gaulle qui ait servi la France et les Français, au lieu de s’en servir et/ou de se servir. Et pourtant rien ne bouge…
Nous aurions des excuses si les Indiens d’Amérique du nord n’avaient pas existé, s’il n’y avait pas des ethnologues et des historiens comme David Graeber (Au commencement était…) ou Pierre Clastres (La société contre l’État), si, donc, nous n’avions aucun moyen de savoir qu’il avait existé des sociétés où les hommes étaient libres et qu’il en existe peut-être d’ailleurs encore. Un indien n’aurait jamais accepté qu’on lui dise quoi faire. Les chefs indiens n’avaient pas de pouvoir sauf en temps de guerre et même là, ils pouvaient être révoqués à tout instant. Comme le montre Pierre Clastres, ce n’est du tout pas que les Indiens étaient trop arriérés pour se constituer en État, c’est qu’ils ne voulaient surtout pas d’un État car ils ne voulaient pas perdre leur liberté au profit d’un tyran et de ses sbires.
Source : https://comptoir.org/2017/05/16/pierre-clastres-la-societe-contre-letat/
Au XVIe siècle, Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire s’est interrogé sur les raisons pour lesquelles les tyrans parviennent à se maintenir en place, alors même qu’ils sont haïs par les masses qu’ils asservissent. Il a développé le concept d’obéissance volontaire. Selon lui, leurs sujets leur obéissent par habitude, par intérêt ou par peur.
Amos Wilson, psychologue afro-américain (1941–1995), figure du Black Power et artisan d’une véritable psychologie de la libération) parle d’esclavage mental « pour désigner cet état où les peuples anciennement dominés continuent de penser, d’agir et de se juger à travers les catégories de l’oppresseur. Héritage direct de la plantation et du colonialisme, cette dépendance psychologique et culturelle maintient les individus dans une posture de subordination, même en l’absence de chaînes visibles. Pour lui ce n’est pas une métaphore, c’est une structure mentale durable, transmise de génération en génération, façonnée par des siècles de domination.
Sa thèse est implacable : tant que la libération n’est pas intérieure, tant que la conscience noire reste prisonnière des modèles imposés par d’autres, l’abolition (de l’esclavage) reste inachevée. L’ennemi n’est plus seulement le maître d’hier, mais la logique du maître qui continue de régir nos désirs, nos imaginaires et nos jugements ».
On pourrait dire, en conclusion que, mentalement aliénés par des siècles de capitalisme – qui exclut par nature toute forme de consentement puisqu’il s’agit de vaincre et d’écraser l’autre vu comme un adversaire – agrémentés pour certains par des décennies voire des siècles d’esclavage, de colonisation, de dictature et de répressions plus ou moins sanguinaires, dont la dernière en date est la répression sauvage des Gilets Jaunes par Emmanuel Macron, nous avons fini par consentir à ne pas consentir… Ce qui autorise une petite caste assoiffée de sang et d’argent à nous asservir économiquement, judiciairement, sexuellement, spirituellement, et physiquement.
Pour en sortir, il faudrait retrouver la capacité de s’émerveiller de la beauté de l’univers et de la vie et celle de ressentir de la gratitude ; il faudrait retrouver le sens de la solidarité, du don de soi et du service, qui illuminent la fille condor, lorsqu’elle revient au village, après que son expérience dans le monde artificiel du show business lui a fait comprendre que « ce n’est pas en cherchant le bonheur, qu’on le trouve, mais c’est en le donnant » (Charles Morellet).
Dominique Muselet
Montreuil, le 24 août 2026
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Dominique Muselet auteure et traductrice, Paris, France. Elle est associée de recherche au Centre de recherche sur la Mondialisation.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca


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