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Le combat d’une vie, après Poly

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Avec cette série, l’équipe éditoriale remonte la ligne du temps, du référendum de 1980 jusqu’à nos jours, et braque les projecteurs sur des Québécois dont le legs a durablement marqué notre paysage sociopolitique. Aujourd’hui : Nathalie Provost et ses consœurs survivantes de Polytechnique.

Si la patience est une vertu, la persévérance des survivantes de la tuerie antiféministe de Polytechnique est plus qu’honorable. À l’échelle du Québec, il y eut un avant et un après ce 6 décembre 1989 d’horreur et d’émoi. Une prise de conscience collective qui fut, chez celles qui l’ont vécue entre les murs de l’université d’ingénierie, la fin d’une innocence qui a façonné le reste de leur vie. Une vie transfigurée, guidée par un militantisme devenu inéluctable, de la société civile jusqu’au Parlement canadien, rythmé certes de grandes avancées, mais ponctué aussi de douloureux reculs ou d’un immobilisme désespérant. Or, toutes ces années durant, jamais ces survivantes n’ont perdu leur aplomb face à un éternel recommencement.

Il fallut des années, trop d’années, pour nommer cette violence inouïe perpétrée contre 14 jeunes femmes assassinées précisément parce qu’elles étaient des femmes. Visées sans trop le comprendre par cette haine antiféministe qu’elles n’avaient pas vue venir du haut de leur jeune vingtaine, les étudiantes de Polytechnique, comme Nathalie Provost, ayant imploré Marc Lépine de les laisser simplement étudier ont du jour au lendemain malgré elles incarné ce combat. Contre une misogynie violente et insidieuse, qui s’accroche encore 36 ans plus tard par un contrôle coercitif ou des féminicides, mais qui est fort heureusement aujourd’hui reconnue et combattue par des mesures législatives, judiciaires et policières. Un gain précieux, pour la mémoire des victimes et leurs familles.

L’autre lutte acharnée des survivantes pour prévenir cette violence, en revanche, a mis leur ténacité à rude épreuve. Leur forte mobilisation dès les lendemains de la tuerie ne fut pas vaine, le gouvernement libéral de Jean Chrétien ayant adopté en 1995 une importante loi restreignant l’accès aux armes de poing et semi-automatiques, de même que créé le registre canadien des armes à feu.

Leur victoire fut cependant de courte durée, rapidement plombée par le débat partisan entourant le contrôle de ces armes. La mise en œuvre onéreuse du registre éclipsa son utilité quotidienne pour les corps policiers et servit de munition au gouvernement conservateur subséquent de Stephen Harper, qui en signa l’arrêt de mort dès qu’il fut équipé d’une majorité. Poussant le mépris jusqu’à la cruauté, une célébration fut organisée dans l’enceinte même du Parlement. À leur résilience, les témoins de Polytechnique durent conjuguer un impossible stoïcisme.

Ce registre n’était pas une panacée, certes, mais un maillon important de la lutte pour freiner cette violence armée. Les causes des drames de Poly, du collège Dawson, de la grande mosquée de Québec ou de Portapique, en Nouvelle-Écosse, sont multiples, mais leurs victimes sont toutes tombées sous des balles meurtrières.

Le champ politique s’étant miné avec le temps, le registre est mort et enterré. La solution libérale passe désormais par un gel de l’importation et de la vente d’armes de poing, ainsi que par l’interdiction d’armes d’assaut et leur rachat par le gouvernement. Des gestes importants, mais incomplets, le programme de rachat étant volontaire (si les armes prohibées sont désactivées) et toujours attendu après cinq ans.

Une incompréhensible indolence libérale, l’Australie ayant mis cinq mois pour mettre en œuvre un tel programme d’un an, en 1996, et la Nouvelle-Zélande quatre mois pour lancer son propre programme de six mois, en 2019. Cette ténacité des survivantes de Poly doit de surcroît résister de plus belle, trois décennies plus tard, à une telle déconvenue.

Ce militantisme se fait inévitablement, au fil d’une vie, à des degrés variables d’interpellation et d’impatience. La déception chez certaines survivantes fut le moteur d’une implication renouvelée chez Nathalie Provost, la menant à se faire élire afin de négocier les compromis dans les rangs du gouvernement après en avoir subi les conséquences, impuissante, au sein de la société civile. Une louable ambition, aux limites desquelles elle se heurta rapidement face à un premier ministre, Mark Carney, fort discret sur ces questions sociales et, surtout, à un collègue ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, ayant vertement mis en doute la pertinence même du plan d’action de son gouvernement.

La patience s’avère peut-être pareillement fluctuante du côté du militantisme politique, où d’autres, comme l’environnementaliste Steven Guilbeault, ont fait le saut remplis du même espoir que Mme Provost, pour se résigner toutefois à baisser les bras. Toute une vie de compromis finit par effriter même le plus imperturbable aplomb.

Les vicissitudes de l’après-Poly démontrent que les luttes de ses survivantes et des proches des victimes demeureront inachevées, jamais à l’abri d’être à recommencer. Les commémorations se succèdent chaque année, tout aussi solennelles, mais progressivement plus effacées. Nathalie Provost et ses consœurs, elles, tiennent le front. Viendra le moment, pour une nouvelle génération, de les en remercier en reprenant à son tour le combat. Elle leur doit bien ça.

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