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Il voulait, jeune adulte, devenir architecte. Mais la danse l’a happé. Daniel Léveillé, chorégraphe, sculpteur d’espace, pédagogue, aura dansé pour Martine Époque et Françoise Sullivan ; et il aura fait danser Paul-André Fortier, Louise Lecavalier, Ginette Laurin, Dave St-Pierre et Ellen Furey, parmi de très nombreux autres. Il est décédé dimanche soir, au Centre universitaire de santé McGill, des suites d’une maladie. Il avait 73 ans.
La toute première chorégraphie signée Daniel Léveillé était un solo. Et toutes ses premières œuvres, « à l’exception du Sacre du printemps en 1982, étaient en danse-théâtre, très exacerbée, avec des situations réelles de la vie, des cris, de la voix, du texte », comme le racontait Daniel Léveillé au Devoir, avec son éternel sourire d’autodérision, lors de la création de Solitudes solos (2012).
« Maintenant, la seule relation est l’enjeu », soulignait-il. « Le théâtre est totalement intégré dans le mouvement. L’art abstrait de toute façon ne peut pas exister, parce que les humains qui le regardent ne sont pas une abstraction, et ne le lisent pas nécessairement comme tel. »
En 2001, la chorégraphie Amour, acide et noix donne un élan incroyable au travail de Daniel Léveillé sur la scène internationale. C’est la première œuvre de son « cycle des imperfections ».
Les danseurs, Jean-François Déziel, feu David Kilburn, Ivana Milicevic et un certain Dave St-Pierre, y sont flambant nus, sur Les quatre saisons de Vivaldi.
La scène est tout aussi nue. C’est la lumière, de Marc Parent, qui sculpte. Une vision architecturale de l’espace, et des corps, demeure.
Suivront La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007), où le chorégraphe continue de développer son écriture faite de répétitions et de phrases courtes.
En solo, duo ou trio, il pousse ses interprètes à des tâches quasi impossibles, que ceux-ci relèvent sans cacher la difficulté, sans chercher une virtuosité lisse, de manière athlétique.
« Il travaillait avec honnêteté, en demandant beaucoup à ses danseurs », se rappelle le chorégraphe Fred Gravel. « C’est ce qui créait la poésie : voir le danseur le faire pour vrai, et en subir les conséquences — les failles, les difficultés, les déséquilibres », tous ces échos dans le corps.
« Cette humanité-là, fragile, que Daniel a mise sur scène, était très inspirante », dit M. Gravel.
Le dernier cycle de création de Léveillé aura donné Solitudes solos, Solitudes duo (2015) et Quatuor tristesse (2018), qui sera sa dernière œuvre.
« C’était un être profondément amoureux de la danse et des arts », relate le metteur en scène Martin Faucher, qui l’a rencontré sur le plateau de Théorème 1985, créé cette même année conjointement par Denis Marleau et Daniel Léveillé.
« Daniel était un ascétique, et il y avait une sécheresse dans ses pièces, où un saut est un saut, sans rien d’autre », dit celui qui a été aussi son amoureux durant sept ans.
« Son esprit d’analyse créait un paradoxe avec le lyrisme des musiques de Bach, Vivaldi, et Beethoven » qu’il posait sur ses chorégraphies.
Martin Faucher nomme également une obsession de l’écriture chorégraphique chez Léveillé, « qui n’était pas toute en gestes, ou dans le dépassement de soi, comme le proposaient d’autres danses montréalaises. »
« Son côté précis, au scalpel, pudique dans l’écriture, son œuvre singulière et son intransigeance répondaient, je pense, à une sensibilité européenne. »
Faire histoire, faire danse
Formé comme danseur au sein du Groupe Nouvelle Aire, auprès de Martine Époque, c’est la chorégraphie qui intéresse rapidement Daniel Léveillé. Ses toutes premières œuvres sont Le bas rouge de Béatrice, avec Louise Lecavalier, Paul-André Fortier et Léveillé lui-même, et Ocre, en 1978.
De 1978 à 1981, comme danseur, il est de l’équipe montée par Françoise Sullivan, lors de son retour à la danse.
Parallèlement, il signe ses premières pièces ; des œuvres courtes, crues, peut-être brutales. Elles parlent de solitude sexuelle, d’inceste, de sexualité marginale et de passion explosive.
Il fonde avec Ginette Laurin la compagnie qui deviendra ensuite O Vertigo, avant de se consacrer, à partir de 1991, à sa propre compagnie, Daniel Léveillé Danse.
Professeur au Département de danse de l’Université du Québec à Montréal de 1988 à 2012, il y enseigne la création et l’interprétation en danse et influence toute une génération d’artistes.
Daniel Léveillé a été lauréat du Grand Prix de la danse de Montréal 2017. En 2018, il quitte ses fonctions de direction artistique de la compagnie et cède la place à Frédérick Gravel.
« Je crois que je fais un travail excessivement ardu, esthétique, hors mode », a-t-il déjà confié au Devoir, ajoutant qu’il se savait hors du courant de la nouvelle génération québécoise de chorégraphes.
« Je me considère encore dans le champ de l’art moderne. La meilleure définition que j’en ai lue, c’est celle du philosophe Peter Sloterdijk : “Le monde est tout ce avec quoi nous menons des expériences jusqu’à la fracture.” C’est comme ça que j’ai appris à créer avec Françoise Sullivan, et je ne peux travailler autrement. »


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