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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.
Depuis son retour, l’automne dernier, d’une maîtrise à la très convoitée Université du Texas à Austin, Laurent Le Bel-Roux a rejoint la galerie Nicolas Robert, où il a exposé à Montréal et à Toronto, a dévoilé une installation d’art public d’envergure à Rosemont et participera à la foire Plural, en avril. C’est que, du Texas, il ramène plus qu’un diplôme, surtout un vaste corpus de peintures abstraites et multiformes qui font désormais sa marque. Énigmatiques, traversées de motifs animaliers et de techniques diverses, elles mettent en jeu la mécanique même de nos regards.
De fait, son travail ne cherche pas tant à représenter le monde qu’à nous pousser à réfléchir à la façon dont nous le percevons, en superposant sur ses toiles ce qu’il appelle des « filtres », qui produisent des effets d’« interférence » entre les formes et qui nous renvoient à la subjectivité inhérente à l’expérience de ses tableaux polysémiques.
Nous le rencontrons à la mi-mars, dans son atelier, qu’il partage entre autres avec sa conjointe, Florence Viau, artiste multidisciplinaire, dans Rosemont. Le printemps qui se fait attendre nous plonge dans un ciel gris d’où tombent encore quelques flocons. Ses œuvres aux teintes vibrantes, seules touches de couleur entre les quatre murs blancs qui nous entourent, captent d’emblée l’attention. À notre arrivée, il travaillait sur une série de cadres horizontaux qui, séparés en petites vignettes par des lignes verticales, évoquent presque des bandes de film.
« Comme d’autres peintres abstraits, j’imagine, je me suis intéressé, dans mes recherches universitaires, à la notion d’Umwelt, introduite par le biologiste Jakob von Uexküll, explique-t-il. Elle renvoie aux différentes manières dont chaque individu ou chaque espèce vivante perçoit le monde à travers ses sens. On se retrouve ainsi enfermé dans une bulle sensorielle qui ne recouvre pourtant qu’une partie du monde tangible : certaines fréquences sonores ou d’autres sensations nous échappent. C’est dans cette optique que j’ai créé ces œuvres horizontales, car elles suggèrent l’existence d’un hors-champ. On les a donc parfois comparées à la photographie ou au cinéma, à la fois pour cette dimension et pour la linéarité de leur agencement. »
Formes naturelles
Le monde naturel imprègne d’ailleurs tout son travail. On peut reconnaître, dans plusieurs de ses peintures, des motifs de zèbre ou de léopard. « Ceux-ci sont le plus souvent imprimés au laser, en noir, sur des feuilles de papier, que je mouille ensuite pour les appliquer directement sur des toiles recouvertes de gesso, poursuit l’artiste. Puis, par-dessus ces motifs, je trace à la main d’autres éléments, je les entrecroise, et j’ajoute de la couleur au pinceau ou au fusain. »
Ce sont aussi des formes naturelles qui ont inspiré son installation Archipel, coréalisée avec Florence Viau pour le nouveau complexe aquatique de Rosemont. Composée de 13 bas-reliefs en bois peints de couleurs diverses, l’œuvre s’inspire des phénomènes physiques liés aux mouvements de l’eau. Certains de ses projets antérieurs ont également été comparés à de l’art rupestre, pour leurs textures minérales, la simplicité de leurs lignes et leurs figures animales.
Cet intérêt pour son environnement renvoie même à la raison pour laquelle Laurent Le Bel-Roux s’est tourné vers les arts visuels, raconte-t-il. « J’ai travaillé comme technicien de son pendant quelques années, et je n’en pouvais plus des studios, de ces lieux sombres et fermés. Le déclic est arrivé un jour où je suis sorti d’une séance d’enregistrement d’un album de Noël… en plein été. Le studio donnait sur la rue Papineau, et, en sortant, j’ai été frappé par le trafic, les odeurs, les sons de la ville. Je ne voulais plus jamais me sentir à l’extérieur de cette vie-là. »
Paréidolie
À Austin, au début de sa maîtrise — précisons, avant la seconde élection de Donald Trump et ses menaces d’annexion du Canada —, il s’est d’abord intéressé aux représentations picturales du son. L’idée de l’onde sonore l’a ensuite mené vers la notion d’interférence, qui guide aujourd’hui sa pratique. S’il revendique une certaine spontanéité, il cherche le plus souvent à représenter l’interférence elle-même plutôt que des sujets concrets, en superposant couches et textures, et en retravaillant fréquemment ses œuvres.
Cela dit, son travail demeure empreint de naïveté, dit-il, notamment parce que Laurent Le Bel-Roux n’a pas suivi de formation classique en peinture. Il a plutôt fait un baccalauréat général en arts à l’UQAM. Sans doute aussi parce que ses parents étaient artistes et enseignants au cégep, dans les Laurentides, et qu’il a longtemps résisté à suivre la même trajectoire. « J’aime le fait de ne pas me sentir contraint par une lourde tradition, par un rapport trop figé à la technique. Aujourd’hui, je me sens d’autant plus en mesure d’apprendre sur le langage pictural, ce qui, en même temps, me rapproche d’un milieu que je ne comprenais pas du tout quand je suivais mes parents à des vernissages, enfant. »
Cette naïveté devient en quelque sorte un état d’esprit qu’il cherche à susciter devant ses œuvres. « L’interférence est également pour moi une façon d’aborder la psychologie de la forme, ou la théorie de la Gestalt, qui avance que nous percevons d’abord des ensembles organisés, des formes globales, plutôt que la somme de leurs éléments. Autrement dit, je veux créer des toiles où l’on pourrait peut-être reconnaître la silhouette d’un animal, mais seulement une fois que l’on nous l’a suggérée, après avoir relié entre eux des éléments qui pouvaient d’abord sembler abstraits. J’ai toujours été fasciné par la paréidolie, où l’on perçoit des figures familières dans des objets qui n’y renvoient pas directement. »
Dans Furtive Monologue (2025), grand tableau présenté chez Nicolas Robert, on croit ainsi reconnaître, en reliant des éléments disparates, la silhouette vaporeuse d’un léopard qui nous observe. « Mais mon sujet n’est pas tant l’animal que son regard lui-même. »


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