Un cercle de métal flottant sur la mer Noire, hérissé de deux canons géants et propulsé par six hélices qui tournent dans tous les sens sans jamais faire avancer le navire bien loin. Voilà, sans exagération, ce à quoi ressemblait le Novgorod, ce cuirassé russe lancé le 2 juin 1873 depuis les chantiers navals de Saint-Pétersbourg. Son diamètre : 30,8 mètres. Sa forme : parfaitement ronde, comme une pièce de monnaie géante posée sur l’eau. Son destin : celui d’un des navires de guerre les plus étranges jamais mis à flot, et sans doute l’un des moins efficaces.
À retenir
- Une forme géométrique révolutionnaire censée révolutionner la guerre navale : mais pourquoi un cercle parfait ?
- Six hélices vapeur pour une vitesse de tortue : comment l’hydrodynamique a vaincu l’ambition russe
- Le mythe du navire qui tourne sur lui-même au tir de canon : la vraie histoire est bien plus embarrassante
Sommaire
- Un traité qui pousse à l’absurde
- Un disque de 2 500 tonnes armé de deux canons
- Six hélices pour tourner en rond
- Un navire jamais sorti de son bassin
Un traité qui pousse à l’absurde
Tout part d’une humiliation diplomatique. Après sa défaite dans la guerre de Crimée, la Russie signe en 1856 le traité de Paris, qui lui interdit purement et simplement de déployer une flotte de guerre en mer Noire. Selon les termes du Traité de Paris de 1856, qui mit fin à la guerre de Crimée perdue par la Russie, Moscou n’avait pas le droit de déployer sa marine en mer Noire. Quand Saint-Pétersbourg dénonce l’accord en 1871 et retrouve ce droit, le pays se retrouve face à un problème très concret : comment reconstruire une puissance navale rapidement, sans budget illimité, et sans enfreindre les clauses qui restent en vigueur pour certains types de bâtiments ?
La réponse vient d’un ingénieur écossais, John Elder, dont les travaux sur l’élargissement des coques inspirent l’amiral russe Andreï Popov. Popov, ambitieux constructeur naval, étudie le travail de John Elder sur les coques élargies et calcule qu’un navire circulaire à fond plat pourrait embarquer une artillerie de gros calibre tout en gardant un faible tirant d’eau et un déplacement réduit. L’idée séduit jusqu’au sommet de l’État : un premier modèle réduit, testé sur la Baltique en avril 1870, impressionne suffisamment le tsar Alexandre II pour qu’il donne son nom à toute la catégorie de navires. Quand le tsar reçoit les rapports des essais, il surnomme le navire « popovka », diminutif du nom du concepteur.
Un disque de 2 500 tonnes armé de deux canons
La construction démarre fin décembre 1871 et s’achève en 1874, après un lancement en grande pompe le 2 juin 1873. Le résultat final tient plus de la soucoupe blindée que du cuirassé classique. Achevé en 1874, le Novgorod affichait un diamètre de 30,8 mètres, déplaçait 2 530 tonnes, et était armé de deux canons rayés de 280 mm à chargement par la bouche tirant des obus de 222 kg. Deux pièces d’artillerie monstrueuses pour l’époque, montées sur une plateforme tournante au centre de la coque, censées offrir une puissance de feu comparable à celle d’un navire trois ou quatre fois plus long.
Car c’est bien tout l’intérêt du concept : concentrer blindage et armement sans construire une coque interminable. La forme circulaire fut adoptée pour réunir la cuirasse de 229 mm d’épaisseur, obtenir un faible tirant d’eau de 3 mètres et une forte puissance de feu, évitant ainsi la construction d’un navire d’environ 130 mètres de long. Sur le papier, l’équation tient. Dans la réalité, elle vire au cauchemar d’ingénieur.
Six hélices pour tourner en rond
Faire avancer un disque géant dans l’eau demande une puissance considérable. Popov équipe son navire de huit chaudières alimentant six machines à vapeur, chacune reliée à sa propre hélice. Le Novgorod est doté de six machines à vapeur actionnées par huit chaudières, chaque machine possède sa propre hélice, et chacune fournit 560 chevaux, pour une poussée totale de 3 000 chevaux. Trois mille chevaux-vapeur pour un navire de 30 mètres de diamètre : c’est énorme, presque disproportionné. Et pourtant, le résultat est ridicule.
La physique se venge cruellement de la géométrie circulaire. Malgré des machines à vapeur de taille conséquente, la forme ronde produisait quatre à cinq fois plus de résistance qu’une coque classique, ce qui limitait le Novgorod à une vitesse maximale de 6,5 nœuds. Six ou sept kilomètres-heure, à peine plus vite qu’un cycliste flânant sur une piste cyclable, pour un navire censé défendre les côtes russes. Pire encore : cette vitesse dérisoire se payait au prix fort en charbon. À 2 tonnes de charbon par heure, maintenir ces vitesses maximales entraînait une inefficacité terrible et une autonomie très limitée.
Un mythe tenace prétend que les canons faisaient littéralement pivoter le navire sur lui-même à chaque tir, transformant l’équipage en pantins étourdis. L’anecdote est savoureuse, mais fausse. Le mythe le plus persistant veut que le navire tourne incontrôlablement sur son axe à chaque tir de canon à cause du recul, rendant tout le monde sur le pont pris de vertige ; en réalité, c’est le manque de vitesse et de manœuvrabilité du navire qui a relégué le Novgorod au rang de fort flottant. La vérité est presque plus embarrassante que la légende : ce n’est pas le recul de l’artillerie qui posait problème, mais l’incapacité chronique du bateau à filer droit, tout simplement.
Un navire jamais sorti de son bassin
Le Novgorod ne quittera jamais vraiment les eaux calmes pour lesquelles il n’était de toute façon pas conçu. Prévu pour la défense côtière, il navigua principalement à l’embouchure du Dniepr et en mer Noire, son port d’attache étant Nikolaïev. Lors de la guerre russo-turque de 1877-1878, il sert dans la flottille du Danube, loin des grandes batailles navales en haute mer. En 1892, l’Amirauté le reclasse officiellement comme navire de défense côtière obsolète, entérinant ce que tout le monde savait déjà : ce disque flottant n’irait jamais bien loin.
Le musée national de la Marine résume bien le problème de fond. Difficiles à manœuvrer, ces navires ne purent dépasser une vitesse de 2 nœuds dans certaines conditions, une lenteur qui les rendait pratiquement inutiles dès que la mer se montrait un peu agitée. Le pont, très bas sur l’eau, se retrouvait régulièrement submergé par les vagues, ne laissant émerger que les cheminées. Un deuxième exemplaire un peu plus grand, le Vitse-admiral Popov, complétera cette flottille de bateaux ronds, sans jamais corriger les défauts fondamentaux du concept.
Le Novgorod termine sa carrière comme navire-magasin en 1903, avant d’être vendu à la ferraille en 1911, comme son cousin circulaire. Une tentative de vente à la Bulgarie échoue, personne ne voulant vraiment de ces coques rondes qui avaient coûté une fortune pour ne jamais franchir le seuil de la haute mer. Il reste aujourd’hui un cas d’école dans les manuels d’architecture navale : la preuve qu’une bonne idée sur le papier, aussi séduisante soit-elle en théorie, peut se transformer en désastre dès qu’elle affronte les lois basiques de l’hydrodynamique.
Sources : mnm.webmuseo.com | laroyale-modelisme.net | flickr.com


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