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L’Europe a tiré onze fusées entre 1964 et 1971 : ce qui les a empêchées d’atteindre l’orbite n’était pas le premier étage

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Onze essais, sept échecs, et jamais le moindre satellite en orbite. Entre 1964 et 1971, le programme Europa a tenté de doter l’Europe de son propre lanceur spatial, avec un montage industriel aussi ambitieux qu’improbable : un premier étage britannique qui fonctionnait, posé sur deux étages supérieurs, français et allemand, qui ne se parlaient pas.

Le cœur du problème n’était pas la propulsion principale. Le premier étage Blue Streak, hérité d’un missile balistique britannique abandonné en 1960, de 1964 à 1966, est expérimenté en vol à cinq reprises toujours avec succès. Un sans-faute total sur cette brique-là. Le souci a surgi dès qu’on lui a greffé les étages suivants : le second, Coralie, conçu par la France, et le troisième, Astris, développé par l’Allemagne. Deux pièces distinctes, construites par deux industries qui ne partageaient ni méthodes, ni langage technique commun.

À retenir

  • Pourquoi le premier étage britannique parfait n’a jamais suffi à sauver la mission
  • Comment trois pays ont construit un lanceur sans personne pour le piloter réellement
  • Ce que révèle l’explosion du 5 novembre 1971 sur les vrais problèmes du programme

Sommaire

  1. Un lanceur assemblé à trois, piloté par personne
  2. Le vol de trop : Europa II et l’explosion du 5 novembre 1971
  3. Un bilan sans appel, mais pas sans héritage

Un lanceur assemblé à trois, piloté par personne

L’organisation à l’origine du projet, l’ELDO (European Launcher Development Organisation), reposait sur un principe simple sur le papier : chaque pays fabrique un étage, on les empile, ça vole. L’ELDO doit concevoir le futur lanceur à partir des briques fournies par chaque pays, avec Blue Streak repris tel quel en tant que premier étage, le second étage Coralie conçu à partir de zéro par la France, et il en va de même pour le troisième étage allemand Astris. L’Italie fournissait la coiffe, la Belgique et les Pays-Bas s’occupaient de télémétrie et de guidage, l’Australie prêtait son désert de Woomera pour les tirs.

Sur le papier, une coopération modèle. Dans les faits, une chaîne de responsabilités sans chef d’orchestre. Les ingénieurs français eux-mêmes ont fini par pointer la faille structurelle du montage : pour les Français, l’échec du programme Europa est imputable à l’absence de maître d’œuvre compétent pourvu d’une autorité technique. Personne n’avait la vision d’ensemble, personne ne pouvait arbitrer entre les équipes britanniques, françaises et allemandes quand une interface ne collait pas.

Et les interfaces, justement, ont posé problème dès le premier vol combiné. Coralie a d’abord souffert de problèmes d’interface avec le premier étage, avant que les équipes du CNES et de la SEREB ne parviennent à les corriger. Sitôt ce point réglé, la panne s’est déplacée plus haut : lors des tirs suivants d’Europa 1, en 1968 et 1969 depuis Woomera, c’est au tour du troisième étage Astris, construit en R.F.A avec l’assistance de la France, d’être à l’origine des échecs du lanceur. Un jeu de chaises musicales technique : chaque fois qu’un étage était corrigé, le suivant prenait le relais dans la liste des défaillances.

Le vol de trop : Europa II et l’explosion du 5 novembre 1971

Face aux limites d’Europa I, jugée trop faible pour le marché naissant des satellites de télécommunications géostationnaires, l’ELDO a fait évoluer sa formule. Une nouvelle version de la fusée, baptisée Europa II, est conçue avec une charge utile pour l’orbite géostationnaire qui passe de 200 à 360 kg. Le tir se déplace aussi : direction Kourou, en Guyane française, où un site équatorial flambant neuf, baptisé BEC (Base Équatoriale du CECLES), vient d’être achevé.

Le 5 novembre 1971, le lanceur F-11 décolle. Pendant les cent premières secondes, tout semble normal. Puis, à 107 secondes de vol, le lanceur ne se comporte plus comme prévu : la télémesure indique un arrêt total des signaux de pilotage, suite à une décharge électrostatique de la coiffe. L’enquête ultérieure a confirmé le mécanisme : une défaillance de fonctionnement de la centrale à inertie liée à de l’électricité statique générée par les frottements des écoulements d’air sur la coiffe était à l’origine de l’échec. Un phénomène presque banal en apparence, une charge d’électricité statique accumulée par le frottement de l’air sur le nez de la fusée, a suffi à faire perdre toute cohérence au pilotage.

Cent cinquante secondes après le décollage, la fusée explose. 150 secondes après le décollage, le 1er étage Blue Streak explose, et 10 secondes plus tard c’est le 2ème étage Coralie qui explose à son tour. Les débris retombent dans l’Atlantique. C’est le seul vol jamais effectué d’Europa II, et il se solde par un échec total.

Un bilan sans appel, mais pas sans héritage

Sur les onze tirs du programme, la répartition est cruelle pour les étages supérieurs : cinq essais du seul Blue Streak, deux combinaisons Blue Streak/Coralie, trois vols complets d’Europa I et un vol d’Europa II. Quatre succès au total, tous imputables au seul premier étage testé isolément. Zéro satellite placé en orbite en sept ans d’efforts et de budgets cumulés entre six pays européens. Le couperet tombe rapidement après l’échec de F-11 : le programme Europa II est officiellement arrêté le 27 avril 1973, entraînant dans sa chute le CECLES-ELDO tout entier.

Il serait pourtant injuste de résumer Europa à un simple fiasco technique. Le site de lancement guyanais construit pour Europa II n’a pas été abandonné : il a été rénové et reconverti pour accueillir le programme suivant, plus modeste dans ses ambitions initiales mais autrement mieux piloté. Quand le programme Ariane 1 a démarré pour remplacer le programme ELDO qui avait échoué, un nouveau site de lancement a été construit sur l’emplacement de l’ancienne BEC, redésigné ELA. Le tout premier vol d’Ariane 1, en décembre 1979, a décollé de ce même pas de tir remodelé.

L’échec d’Europa a surtout servi de leçon organisationnelle : la France, échaudée, a insisté pour qu’Ariane dispose d’un maître d’œuvre industriel unique et d’une autorité technique centralisée, exactement ce qui avait manqué dix ans plus tôt. Un détail rarement souligné : le tout premier lancement effectué depuis ce pas de tir guyanais, le 5 novembre 1971, reste à ce jour le seul échec inaugural d’un site qui allait ensuite enchaîner des dizaines de succès avec Ariane puis Vega. Comme si l’Europe spatiale avait eu besoin de ce ratage fondateur pour comprendre qu’un lanceur ne se découpe pas en tranches nationales indépendantes.

Sources : clubic.com | aventure-des-fusees-europa.blog4ever.com

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