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Je viens d’atteindre l’âge symbolique du demi-siècle. Cinquante balais ! Je suis un rutilant modèle 76, avec toutes les pièces d’origine, sauf deux petits ligaments croisés antérieurs et un inutile appendice. Mon bazou roule encore très bien, il tient bien la route et se sort des bancs de neige mieux que certains modèles plus récents. Sa carrosserie robuste et la largeur de son coffre arrière génèrent un sentiment de sécurité tout en offrant un certain confort.
Laissons là les métaphores automobiles. Je suis donc rendue à cet âge où, paraît-il, les choses se déposent. L’impatience de la jeunesse fait place à une forme de sérénité face au temps que les choses prennent parfois pour advenir. Cette période de la vie où la contemplation, la reconnaissance et la bienveillance remplacent, tout doucement, les élans impétueux de l’âge tendre.
Je ne fais pas exception. Je me rends bien compte que, dans l’attente d’une fête dans ma cour, je prends plus de soin à faire pousser des tournesols et des cosmos qu’à choisir la tenue qui mettra en valeur ma chute de reins. Ce changement s’opère tout doucement, malgré le chaotique chemin hormonal qui lui est inhérent. Un jour, nous comprenons avec soulagement que nous sommes arrivés quelque part. Avec un peu de chance, ce « quelque part » nous correspond. Rien n’est parfait, évidemment. Mais dans l’ensemble, mon bel époux, mes grands enfants, mes amitiés et même mon gagne-pain me comblent de joie et de fierté.
Cependant, ce n’est pas parce que j’ai l’immense privilège d’avoir exaucé mes souhaits et que j’arrive à mettre du pain et du beurre sur la table grâce à un métier qui me passionne que je vais cesser de m’indigner. Un feu brûle encore en moi. Ce brasier qui fait bouillir mon sang est même encore plus fort que dans ma jeunesse. La cinquantaine, au lieu d’étouffer, vient l’attiser.
Statistiquement, il y en a plus derrière que devant. Mathématiquement, on pourrait dire que j’atteins les cinq huitièmes ou, au mieux, les cinq neuvièmes de ma vie. C’est donc plutôt un sentiment d’urgence qui me tenaille. Le temps presse, je le sais, je le sens dans mes tripes. Je sais bien que je n’aurai pas le temps de voir la véritable égalité des sexes et la fin de la violence faite aux femmes. Je me doute bien que je n’assisterai pas non plus à la disparition du consumérisme, malgré la catastrophique pression que cela met sur les ressources naturelles de la planète. Il est bien plus probable que j’assiste à l’extinction d’autres espèces avant de voir disparaître la cupidité et l’impunité des milliardaires. Tout comme je vais assister à une augmentation du nombre de demandeurs d’asile et de migrants avant de voir l’ombre d’une baisse dans les intentions de vote pour l’extrême droite ou les néomouvements xénophobes et fascistes se résorber.
Alors quoi ? Je me contente de planter des bulbes en attendant les trente ou quarante prochains printemps qu’il me reste, bien au chaud dans le confort de ma petite réussite personnelle ? Ou je vais m’acheter de bonnes chaussures orthopédiques et un bâton de marche pour soutenir mes vieux genoux, et je retourne arpenter le rocailleux sentier des causes qui me tiennent à cœur ?
Le choix est si simple. Il est même évident. Il suffit que je ferme les yeux et que je revoie les coulées de boue engloutir des milliers de personnes au Népal, les canicules meurtrières en Europe, les terres agricoles asséchées… Le combat pour ralentir les changements climatiques a besoin de toutes les voix, même celle d’une femme de 50 ans dans un pays encore largement épargné par ces bouleversements — mais pour combien de temps ? Ainsi, je continuerai d’utiliser ma tribune pour marteler l’urgence.
Dans les méandres de mes réseaux sociaux, j’ai vu passer une réflexion de l’écrivaine Anne Archet, qui proposait de remplacer le mot « environnement » par « survie de l’espèce humaine ». Ainsi, il serait bien plus compliqué pour les politiciens de tenir des propos comme « la survie de l’espèce humaine est importante, mais pas aux dépens de l’économie ».
Quant aux autres causes sociales qui me rongent, que ce soit la misogynie, le racisme, l’homophobie, la transphobie, et l’exclusion sous toutes ses formes, je continuerai de répéter que l’éducation et l’équité sociale sont les meilleurs moyens de lutter contre ces mécanismes de protection délétères. Quand une partie de la population pense que son malheur vient de la simple existence d’une autre partie de la population, c’est souvent par ignorance et par précarité financière ou psychologique.
En campagne électorale, j’aimerais entendre de la bouche des prétendants au titre de premier ministre du Québec que les féminicides, la crise des opioïdes, l’itinérance, le crime organisé, les crimes à caractère homophobe ou raciste sont les symptômes d’un tissu social complètement éventé qui ne tient qu’à un fil. Et je voudrais les entendre proposer des solutions pérennes au lieu de pelleter tout cela dans la cour d’un autre ordre de gouvernement, ou de critiquer ceux qui les ont précédés. Il faut avancer, et vite !
J’ai cinquante ans, donc assez de kilomètres au compteur pour repérer les raccourcis intellectuels que les politiciens prennent pour éviter d’emprunter les chemins de terre — vous savez, ceux qui soulèvent la poussière. Si mon bazou tient encore la route, je compte continuer de monter aux barricades, de descendre dans la rue et de klaxonner en passant devant des piquets de grève. Il me reste encore quelques décennies sur la grande autoroute de l’indignation.
Comédienne, improvisatrice et autrice, Salomé Corbo est aussi citoyenne du mieux qu’elle peut.


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