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«La revitalisation des centres-villes doit être un enjeu majeur des élections municipales»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que les Français éliront prochainement leurs maires, la question des commerces de proximité et la lutte contre la désertification des centres-villes s’imposent au cœur des préoccupations des électeurs, diagnostique l’historien du droit Philippe Fabry.

Philippe Fabry est historien du droit, des institutions et des idées politiques et docteur en droit.


La France tire une grande part de son identité et de sa vitalité historique de ses villes petites et moyennes, bien plus que de ses grandes métropoles, projections locales de la tradition centralisatrice parisienne. À l’inverse, les bourgs et cités de province ont longtemps incarné l’équilibre territorial, l’ancrage économique local et la diversité culturelle du pays. Mais depuis quarante ans, les choix d’aménagement, les flux économiques et les politiques publiques ont massivement renforcé le centralisme des métropoles, appauvrissant voire asphyxiant peu à peu cette France périphérique en l’engonçant dans le carcan de ce que Jérôme Fourquet a appelé le « stato-consumérisme », soit une population de plus en plus dépendante de l’argent public qu’elle dépense dans une grande distribution absorbant une grande partie de l’activité commerciale, vidant les centres des villes petites et moyennes de toute vie économique.

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Après des décennies de ce régime et à l’approche des élections municipales, ce paradigme est de plus en plus remis en question. La question du commerce de proximité et de la revitalisation des centres-villes s’impose comme une préoccupation majeure des électeurs, devant même la sécurité ou les transports. Les Français restent très majoritairement attachés (64%) à ces cœurs de ville, mais ceux-ci s’éteignent progressivement : vitrines vides, rideaux baissés, vacance commerciale qui dépasse souvent 10 % et atteint parfois 20 % dans de nombreuses cités (Châtellerault, Forbach, Nevers, Vierzon…). Le secteur de l’habillement-chaussure a particulièrement souffert, avec des milliers de fermetures ces dernières années.

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Cette désertification commerciale n’est pas récente ; elle s’inscrit dans une trajectoire engagée dès les années 1980. À cette époque, près de trois communes françaises sur quatre disposaient encore d’au moins un commerce. Aujourd’hui, 62% n’en comptent plus aucun. Dès les années 1990 l’étalement urbain, encouragé par les politiques d’aménagement successives, a déplacé les flux vers la périphérie : zones commerciales vastes, parkings gratuits, accessibilité automobile. Le commerce a suivi les habitants.

Les salaires dans le domaine du textile, qui pesaient jusqu’à 60 % des coûts de production, ont poussé à des délocalisations massives vers la Tunisie, le Maroc puis l’Asie

Philippe Fabry

Dans le même temps, les centres-villes ont accumulé des handicaps structurels : loyers commerciaux élevés (souvent hérités de la spéculation des années 1990-2000 et rarement révisés malgré la chute de fréquentation), charges fixes écrasantes (cotisations sociales, cotisations foncières des entreprises, taxe foncière, coûts énergétiques, contraintes administratives), qui absorbent fréquemment plus de 45 % du chiffre d’affaires pour un indépendant. En ajoutant à cela 20 à 30 % du CA consacrés au seul loyer dans de nombreuses villes moyennes, les coûts deviennent insoutenables et les marges insuffisantes.

Érosion générale du pouvoir d’achat des ménages

Cette évolution s’est doublée d’une transformation industrielle profonde affectant le commerce au cœur de l’activité de shopping : l’habillement. Dès les années 1980, la mondialisation a provoqué une désindustrialisation accélérée du textile français. Les salaires, qui pesaient jusqu’à 60 % des coûts de production, ont poussé à des délocalisations massives vers la Tunisie, le Maroc puis l’Asie. Le secteur est passé d’environ 400 000 emplois dans les années 1970 à 60 000 aujourd’hui. La France s’est recentrée sur le design et la marque, abandonnant largement la fabrication locale, un schéma répété dans de nombreux secteurs.

L’arrivée des grandes chaînes internationales a ensuite achevé de bouleverser la donne. Zara ouvre en France en 1990, H&M en 1998. Leur modèle – rotation ultra-rapide des collections (12 à 15 par an contre 2 à 4 pour les enseignes traditionnelles) sur des volumes massifs produits en Asie et compression extrême des marges – a pris en étau le prêt-à-porter français de milieu de gamme positionné sur un segment « accessible mais soigné ». Trop cher face à la fast-fashion, pas assez différencié pour rivaliser avec le haut de gamme, ce segment s’est retrouvé sans position défendable. Les faillites en cascade de Camaïeu, Naf Naf, Pimkie, Kookaï ou La Halle sont les conséquences directes de ces changements structurels opérés sur plus de trente ans.

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Il est courant d’attribuer ce déclin à l’essor des plateformes de fast-fashion, européennes d’abord, chinoises ensuite, ainsi qu’au développement du marché de la seconde main. Pourtant, si le recours à ces modes de consommation s’est considérablement développé ces dernières années, ensemble, ils ne captent qu’environ 13 % des achats d’habillement en valeur (30 % en volume), bien loin d’expliquer à eux seuls l’effondrement du commerce traditionnel. Le recours à la fast-fashion et à la seconde main est en réalité plutôt la conséquence d’une érosion générale du pouvoir d’achat des ménages, et le symptôme d’un pays où produire, commercer et consommer localement coûte désormais trop cher pour une large partie de la population.

Réglementer, taxer voire interdire ces modes de consommation ne constitue qu’une punition du consommateur sans améliorer aucunement la situation du secteur – il en va de même, d’ailleurs, pour d’autres commerces traditionnels comme la vente de livres. Au contraire, même, puisque la vente en ligne est souvent devenue, pour les petits commerces qui ont réussi à survivre jusqu’à présent, le moyen de maintenir la rentabilité de leur activité, ou tout simplement d’avoir encore une activité significative quand ils ne peuvent pas se permettre les loyers des rues ou galeries marchandes très fréquentées. Leur part dans les ventes en ligne a triplé de 2009 à 2019 (de 10 % à 30 %), avec un chiffre d’affaires en ligne en hausse de 132 %.

La dévitalisation des centres-villes n’est pas une fatalité liée au numérique ou à des modes passagères. Elle résulte de quarante années de déséquilibres territoriaux, industriels et fiscaux. Faire revenir les commerces suppose d’abord de faire revenir les habitants et les promeneurs. Le commerce ne précède jamais la vie ; il la suit. Pour ramener les gens dans les petits commerces de centre-ville, il faut que la qualité de l’expérience de consommation fasse la différence, car le seul produit est généralement le même que celui disponible en ligne. Il est possible de redonner envie de flâner dans ces centres en les rendant plus attractifs : multiplier les espaces verts, les terrasses, les aires de jeu, les animations culturelles, bref réenchanter ces lieux pour qu’ils redeviennent des cœurs battants plutôt que des coquilles vides ; certaines manifestations saisonnières, comme les marchés de Noël, désormais répandus, montrent le succès de ce type de démarche. Sans un tel travail sur l’expérience et l’attractivité globale, les surtaxations ou interdictions des modes alternatifs de consommation ne feront que masquer un peu plus longtemps un mal profond, essentiellement au détriment du consommateur.

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