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Série d'été
"Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence", écrivait Lamartine. Et pour vous, quel est le penseur, la lecture, le concept ou l'auteur qui a modifié durablement votre perception des choses, marquant véritablement un avant et un après dans votre vie ? Nos sept témoins de l'été ont accepté de lever un coin du voile sur leur "révélation". Après Bart De Wever (11/7), Sophie Dutordoir (18/7), Bernard Foccroulle (25/7), Amélie Nothomb (1/8) et Eric Domb (8/8), Yvon Englert raconte son choix.
Un récit d'Yvon Englert, recteur honoraire de l'ULB, gynécologue (*)
"Il n'y a plus ni Juif, ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car vous êtes tous Un en Jésus-Christ". Paul, L'épître aux Galates, (3,28).
En m'invitant, La Libre Belgique me voyait sans doute partager une lecture liée à ma longue carrière de gynécologue passionné par la médecine de la reproduction, voire de chercheur et d'enseignant sinon de Recteur d'Université, telle L'œuvre de Dieu, la part du Diable de John Irving et sa réflexion sur l'IVG, La guerre contre les microbes de Paul de Kruif, qui m'a ouvert dès l'enfance à la recherche médicale ou, comme acteur de la dépénalisation de l'euthanasie, Rethinking Life and Death de Peter Singer.
D'autres auteurs ont évidemment forgé ma vision du monde, mais devant les temps sombres d'aujourd'hui, où la jeunesse ne peut qu'être angoissée devant l'état de la planète et les perspectives que ma génération lui laisse, une lecture plus politique s'imposait, tant je pense essentiel de comprendre ce qui nous arrive pour pouvoir, avec intelligence et efficacité, y faire face comme Citoyen du Monde.
La "révélation" (3/7) de Bernard Foccroulle : "La crise de la culture" d'Hannah Arendt, une analyse prophétiqueDevant le séisme que représentent Trump et la politique décomplexée de la première puissance mondiale, j'ai choisi Women, Race and Class un livre d'Angela Davis de 1981. Il m'a fait découvrir très tôt la violence et la domination inscrites dans le colonialisme, puis le capitalisme américain. À travers cette évocation historique, Angela Davis raconte une autre Amérique, celle du racisme, de la ségrégation, et des luttes pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, celles des femmes pour leur émancipation.
Philosophe et enseignante émérite à l'Université de Californie, militante noire féministe engagée contre la ségrégation raciale aux États-Unis et l'apartheid en Afrique du Sud, contre la guerre du Vietnam et aujourd'hui au côté des Palestiniens pour leurs droits, marxiste, elle fut étiquetée "terroriste" et emprisonnée comme militante noire. Mon université la fit Docteur Honoris Causa.
Un schéma tellement semblable à un autre…
La traite dite "triangulaire" des esclaves fût un business juteux de l'ensemble des pays d'Europe occidentale du XVème au XIXème siècle, combiné au pillage des richesses du "Nouveau Monde". Douze millions d'Africains ont été déportés et rabaissés au statut de marchandise pour satisfaire la demande de main-d'œuvre des colonisateurs des Amériques. Ce crime s'effectue en parallèle à la destruction systématique des populations amérindiennes suivant un schéma tellement semblable à celui de la colonisation de la Palestine aujourd'hui : Spoliation des terres, destruction des villages, déshumanisation ("les sauvages"), effacement de la culture indigène, regroupement dans des réserves ou stratégie de la faim par la destruction systématique des troupeaux de bisons. Les "peuples premiers" seront décimés par les maladies et épidémies qui frappent les corps affaiblis et l'écrasement des révoltes indiennes par l'armée et les colons, le tout masqué par un narratif héroïque de "Conquête de l'Ouest".
L'approche d'Angela Davis est originale par une analyse systémique des liens entre exploitation économique, narratif raciste et déshumanisant, violences racistes et sexistes (dont le lynchage et le viol) qui sont une et non des oppressions distinctes et montre la nécessité de prendre de front l'ensemble de ses mécanismes dans la lutte pour un monde meilleur. L'histoire particulière de l'esclavage et la tradition américaine de parler de "races" plutôt que de "classes" ne doivent pas masquer l'universalité de son propos. En ce sens les attaques d'aujourd'hui contre une plus juste distribution des richesses, des salaires aux pensions, les droits des femmes, la culture, l'indépendance des Universités ou les migrants, voire les rhétoriques guerrières, doivent être vues comme les différentes facettes d'une même mécanique d'accaparement des richesses et combattues comme telles. Angela Davis nous offre aussi une vue de l'intérieur du mouvement noir et féministe américain qui triomphera des dernières lois de ségrégation raciale en 1968.
Ne pas subir l'inacceptable
Le livre d'Angela Davis pointe la cupidité des hommes comme la source première des souffrances des peuples. Il appelle à ne pas subir l'inacceptable et montre que les luttes a priori les plus désespérées peuvent être gagnées. Mes détracteurs railleront un discours passéiste. Le "green deal" passé à l'Europe sous la pression populaire de la jeunesse et son actif détricotage dès la mobilisation affaiblie nous montre au contraire son actualité brûlante. Hannah Arendt dit "la tyrannie se nourrit de l'isolement et le pouvoir dépend de la capacité des humains à agir ensemble".
La "révélation" (1/7) de Bart De Wever : Comment remporter des élections selon Quintus Tullius Cicero, le frère de CicéronLe livre résonne aussi de cette phrase "Vous êtes tous Un en Jésus-Christ", qui affirme il y a déjà 2000 ans l'égalité en valeur et en respect de tous les humains, peuples, esclaves et femmes, avec les citoyens, ce qui est d'une audace extraordinaire pour l'époque. C'est une valeur essentielle au cœur du livre d'Angela Davis.
Devant les infamies qui se multiplient vis-à-vis des migrants en Europe et aussi en Belgique, de la déshumanisation à la chasse aux étrangers appelée pudiquement "visites domiciliaires", il est bon de le rappeler.
(*) Un homme, médecin, aux convictions philosophiques fortes
"Chacun sait que je ne suis pas franc-maçon". Cette phrase, Yvon Englert l'a prononcée il y a tout juste dix ans, lorsqu'il accédait au rectorat de l'ULB dans la foulée de Didier Viviers. Elle n'était pas passée inaperçue au sein l'institution, dont on disait volontiers qu'il était impossible d'en devenir le recteur sans faire partie d'une loge maçonnique. Yvon Englert l'a fait. Diplômé de médecine avec la plus grande distinction de son alma mater, l'homme a mené une brillante carrière de gynécologue obstétricien. Il a notamment dirigé le service de gynécologie obstétrique de l'hôpital Erasme et un laboratoire de recherches à la Faculté de médecine… dont il fut le doyen de 2011 à 2015. Durant la pandémie, il a endossé la fonction de "Monsieur Covid" pour la Wallonie. Aux dernières élections, il s'est présenté sur les listes PS à la Chambre. Al. D.
→ Les précédents épisodes :
Bart De Wever (1/7) : Quintus Tullius Cicero
Sophie Dutordoir (2/7) : Simone Veil
Bernard Foccroulle (3/7) : Hannah Arendt
Eric Domb (5/7) : Victor Hugo


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