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La rentrée littéraire, une aberration et une mascarade à la fois

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Évidemment, dans l'absolu, tout le monde se moque de la rentrée littéraire. Hormis pour un cénacle par ailleurs de plus en plus restreint, elle constitue la quintessence même d'un non-événement. Elle a pourtant encore bonne presse; ici et là, et même sur ce site, elle occupe une place non négligeable, articles conséquents où quelques critiques plus ou moins chevronnés s'en vont nous confier leurs coups de cœur et autres préférences.

En soi, la rentrée littéraire est une sorte de folie, de gigantesque pantalonnade où paraît en même temps un nombre invraisemblable de livres dont l'immense majorité s'en ira mourir de sa belle mort, au fond d'une décharge ou bien dans l'anonymat de casiers remplis de romans vendus un euro pièce. Un carnage, un massacre, une mascarade en bande organisée qui verra des dizaines et des dizaines d'auteurs, d'écrivaines être jetées en pâture dans le vague espoir que leur livre suscite l'intérêt, la curiosité, l'enthousiasme, vœux destinés à rester lettre morte tant la concurrence est rude et les acheteurs rares.

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Ce nombre de parutions n'a pas de sens. Il est métaphysiquement impossible que tous les livres publiés puissent prétendre à être des œuvres de qualité, c'est-à-dire des romans écrits dans une langue assez complexe et assez riche pour proposer au lecteur autre chose qu'un simple moment d'évasion. Un roman comme une symphonie ou un tableau doit avoir comme ambition de dire le monde, de le dire tout entier, de le dire avec toute l'honnêteté possible, peu importe s'il réussit dans son entreprise. Force est d'avouer qu'un certain nombre de romans parus ou à paraître, pas tous fort heureusement, en seront loin et se contenteront d'être des bavardages sans relief où l'on aura toutes les peines du monde à reconnaître dans leurs pages la trace de la moindre disposition à écrire.

Pour un auteur lambda, la rentrée littéraire débute comme une parade joyeuse avant de se terminer le plus souvent en une débâcle généralisée, avec des ventes ne dépassant pas quelques dizaines d'exemplaires. Comment en pourrait-il être autrement? Le nombre extravagant de romans publiés, 344 pour le domaine français entre août et octobre, condamne la grande majorité d'entre eux à mener une vie clandestine, une vie de l'ombre sans aucune chance d'être exposés en pleine lumière.

On ne compte plus le nombre de ces livres cadavres dont la durée de vie aura été celle d'un nourrisson mort-né.

Aucune librairie de quartier ne peut prétendre exposer un nombre aussi imposant de livres. Aucun libraire, aucun critique, a fortiori aucun lecteur ne peut disposer d'assez de temps pour tous les lire. Si bien qu'on ne compte plus le nombre de ces livres cadavres dont la durée de vie aura été celle d'un nourrisson mort-né. Imaginez un peu le traumatisme d'une autrice ou d'un écrivain qui aura passé des années à travailler sur un manuscrit et qui, rentrant dans une librairie à la recherche de son livre, en ressortira tout honteux et déconfit de ne l'avoir aperçu nulle part. Comme si son livre n'existait pas. Comme s'il n'avait jamais été écrit. Comme si tous ces efforts consentis n'avaient servi à rien sinon à remplir sa bibliothèque d'un livre à soi.

La rentrée littéraire broie dix fois, cent fois plus de livres qu'elle n'en célèbre. C'est encore plus vrai aujourd'hui où le monde de l'édition traverse une crise profonde destinée à durer et même à empirer. Les lecteurs se font de plus en plus rares, la demande de plus en plus atone, la littérature se rétrécit, elle se retire de la place publique pour rentrer peu à peu dans une forme de clandestinité où elle tente de survivre.

La rentrée littéraire a le mérite de permettre à la littérature de briller un peu, quand bien même ce ne serait rien qu'un feu de paille.

Les causes sont multiples, les raisons innombrables. De l'accaparement du temps libre par les réseaux sociaux et les séries, à l'abaissement de l'attention, en passant par l'irruption de l'intelligence artificielle dont les dégâts sur le plan cognitif sont et seront de plus en plus impossibles à juguler. La littérature ne se meurt pas, elle est effacée, remplacée par la culture du divertissement qui atrophie le cerveau au point de le rendre incapable de se passionner pour une œuvre littéraire un tantinet complexe et ambitieuse.

La rentrée littéraire a le mérite de permettre à la littérature de briller un peu, quand bien même ce ne serait rien qu'un feu de paille. Elle charrie tout un imaginaire où les prix littéraires occupent la première place, cette course quelque peu imbécile où on couronne des œuvres comme on célébrerait des courtisans, plus pour leur réputation ou leur fréquentation que pour leur talent réel. Formidable jeu de dupes où éditeurs, auteurs, critiques font mine d'ouverture là où il ne s'agit que d'ententes plus ou moins licites, la grande confrérie du monde littéraire qui pratique l'entrisme comme d'autres s'adonnent à la chasse à courre, entre gens de bonne compagnie.

J'ai fait plusieurs rentrées littéraires, certaines heureuses, d'autres beaucoup moins. J'en suis ressorti cabossé mais vivant. C'est juste un mauvais moment à passer, une sorte de grand lessivage où on se voit comme un grand d'Espagne avant de finir comme le dernier des cancres, au beau milieu du cimetière des illusions perdues parmi une multitude d'autres tombes tout aussi vaincues. On n'y gagne jamais rien sauf à être né sous une bonne étoile. On y perd un peu de son estime de soi, mais c'est sans importance, l'année suivante ou la suivante encore, on y revient, couillon parmi les couillons, plein de rêves idiots destinés, heureusement, à ne jamais se réaliser.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

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