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Elle est le « point de vulnérabilité iranien » et pourrait s’avérer décisive pour la suite de la guerre au Moyen-Orient : l’île de Kharg est dans le viseur de Donald Trump, le président américain menaçant de l’attaquer. Pourquoi cette petite île, d’une superficie de 30 km2, est-elle si névralgique ? Le Devoir décortique la question avec trois experts.
On est en 1988. La guerre Iran-Irak est dans ses derniers mois, et, alors qu’il est encore loin de la Maison-Blanche, Donald Trump se fait interviewer par The Guardian. Le milliardaire s’imagine en tant que président et dit : « Une seule balle tirée sur l’un de nos hommes ou sur l’un de nos navires et je ferais un carnage sur l’île de Kharg. J’y entrerais et je la prendrais. »
« Cette île-là a toujours été une île importante », résume Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes de Toronto, pour expliquer pourquoi la question est encore d’actualité 38 ans plus tard, au moment où les négociations sur le conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran semblent floues.
« Non seulement l’Iran y entrepose beaucoup de son pétrole, [mais] 90 % du pétrole iranien est [aussi] exporté depuis cette île-là », renchérit Yvan Cliche, spécialiste de l’énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. « C’est vraiment un axe vital pour l’Iran. »
Ce sont les eaux profondes qui l’entourent — ce qui simplifie la navigation de navires pétroliers — qui ont poussé l’Iran à miser sur l’île de Kharg, souligne Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand. Ce dernier note également que les Gardiens de la révolution — le bras armé du guide suprême — dépendent des revenus de l’île pour se financer.
Arme à double tranchant
D’un point de vue stratégique, et sans considération pour les conséquences, prendre le contrôle de Kharg ou la détruire s’avérerait donc une victoire pour le camp israélo-américain, comme l’Iran se verrait grandement affaibli, s’entendent pour dire les experts interrogés.
Mais les trois experts conviennent aussi que toute attaque visant les installations pétrolières de l’île comporte une grande quantité de risques.
D’abord, sur le plan militaire, Miloud Chennoufi voit deux scénarios d’attaque possibles. Le premier, qui serait « une opération techniquement très compliquée », consiste à envoyer des soldats sur Kharg, soit en les parachutant, soit par voie maritime. « Dans les deux cas, ça ne se passera pas sans réaction de la part des Iraniens. Ça, c’est un premier risque. »
Ensuite, choisir l’option d’une invasion veut dire courir le « risque énorme » que des pertes surviennent, comme les Gardiens de la révolution qui défendent Kharg sont très bien entraînés, mentionne M. Chennoufi. « C’est très petit et c’est complètement dominé de part en part par les forces des Gardiens de la révolution. S’ils sont couverts par une force aérienne, dominer l’ensemble de l’île sans pertes lourdes est un scénario qui est très peu probable. »
« Si les États-Unis commencent à recevoir des soldats dans des sacs, ça a un effet dévastateur politiquement. Ça rappelle de très mauvais souvenirs », décortique le professeur.
Réplique iranienne
L’autre option évoquée par Miloud Chennoufi est le lancement d’attaques aériennes pour détruire l’île de Kharg, lequel « ferait plaisir à Israël parce que ça va vouloir dire une de deux choses ». « Soit l’Iran se rend, c’est une probabilité, même si elle est faible, soit la région s’embrase à cause de la riposte iranienne, analyse l’expert du Moyen-Orient. C’est beaucoup plus probable, et c’est un peu ce que les Iraniens ont dit qu’ils allaient faire. »
Et cette réplique iranienne prendrait certainement la forme d’attaques sur des installations énergétiques des pays du Golfe. L’Iran pourrait notamment s’en prendre aux stations de désalinisation de l’eau, ce qui provoquerait une catastrophe humanitaire pour les pays qui dépendent de ces stations pour s’approvisionner en eau, indique M. Chennoufi.
Selon Yvan Cliche, des attaques sur les infrastructures énergétiques contribueraient aussi à la hausse du prix du gaz et du pétrole qui est déjà observée en raison du conflit.
Et détruire Kharg signifierait devoir attendre des mois ou des années avant que l’exportation pétrolière ne puisse recommencer, ce qui est moins qu’idéal aux yeux des États-Unis advenant qu’un éventuel changement de régime tourne en leur faveur, soutient M. Cliche.
Pour l’économie mondiale, l’île de Kharg représente une « ligne rouge à ne pas franchir », illustre l’expert en énergie.
D’autres stratégies, qui n’impliquent pas la destruction ou l’invasion militaire de Kharg, comme « la mise en place d’un état de siège autour de l’île pour empêcher les activités pétrolières », pourraient être envisagées par les États-Unis, mais elles comportent tout de même leur important lot de risques, estime Sami Aoun. Il dit voir la prise du territoire comme « une erreur stratégique majeure [qui] ne ferait qu’aggraver et prolonger la guerre au lieu d’y mettre un terme ».


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