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« C’était souvent très tard le soir, et même pendant la nuit, qu’ils faisaient des répétitions. »

Julie Jai, devant la rue Dundas Ouest, à Toronto, où se situait le club de musique cantonaise fondé par ses parents.
Photo : Radio-Canada / Grant Linton
Devant la rue Dundas Ouest, près de la place Sankofa de Toronto, Julie Jai se souvient encore des nombreuses soirées passées au club de musique cantonaise de ses parents, autrefois installé dans le sous-sol d’un bâtiment qui aujourd’hui n’existe plus.

Devant le 111 rue Dundas Ouest, une pancarte verticale rouge (à gauche de la photo) indiquait, à l'époque, l'emplacement du Yet Hoy Cantonese Music Club, à Toronto.
Photo : Université de Toronto
Fondé par Beatrice et Raymond Jai en 1963, le Yet Hoy Cantonese Music Club était un lieu où se retrouvait toute la communauté.

Le club fondé par Beatrice et Raymond Jai a dominé la scène musicale cantonaise de la ville tout au long des années 1960 et 1970.
Photo : Collection Opéra cantonais Beatrice et Raymond Jai, Collections spéciales des bibliothèques de l'Université de Toronto
Les membres du club venaient pour pratiquer et répéter les opéras cantonais dont ils faisaient des représentations au théâtre de l'Université Ryerson [aujourd’hui renommée Université métropolitaine de Toronto], raconte-t-elle.
Le théâtre, qui avait plus de 1000 sièges, affichait complet lors de ces spectacles, se souvient Julie, qui, enfant, participait aux spectacles. C’était très populaire au sein de la communauté chinoise.

Un spectacle d'opéra cantonais donné par les membres du club de musique cantonaise, au Théâtre de l'Université Ryerson.
Photo : Collection Opéra cantonais Beatrice et Raymond Jai, Collections spéciales des bibliothèques de l'Université de Toronto
Quand la musique cantonaise rassemblait la communauté
Beatrice et Raymond Jai, qui se sont rencontrés au sein de la Ching Won Music Society à Vancouver, ont déménagé à Toronto au début des années 1950.
Le jour, Beatrice travaillait d’abord dans un magasin de fruits et légumes, puis comme assistante pédagogique au sein du réseau scolaire public, tandis que Raymond était maître d’hôtel dans un restaurant chinois.

Raymond et Beatrice Jai
Photo : Collection Opéra cantonais Beatrice et Raymond Jai, Collections spéciales des bibliothèques de l'Université de Toronto
Le soir et les fins de semaine, cependant, la musique continuait d’occuper une place essentielle dans leur vie, comme dans celle de la communauté chinoise, autrefois bien plus petite.
Avec la loi sur l’exclusion des Chinois, il n’y avait pas beaucoup d’immigration chinoise dans les années 1960-1970 à Toronto, se rappelle Julie.
Le Chinatown était comme un petit village où tout le monde se connaissait.
Et la musique cantonaise, souvenir de l'enfance, tissait le lien de cette communauté chinoise majoritairement issue de la région du Canton, dans le sud de la Chine, dit-elle.
L’opéra cantonais était la clé culturelle pour rassembler la communauté.
Aujourd’hui, à l’ancienne adresse du club de musique cantonaise, rien ne laisse deviner sa riche histoire.
La majeure partie de ce qu’il contenait a été détruite dans un incendie en 1979.
Quelques spectacles ont encore eu lieu après, mais le club a finalement fermé dans les années 1990.
La plupart des membres devenaient trop âgés pour présenter les opéras, explique Julie. Il y avait beaucoup d’immigration chinoise, mais pas nécessairement de gens de la même région. Peu de nouveaux arrivants étaient des amateurs d’opéra cantonais.
Pérenniser cette histoire par un don à l'Université de Toronto
Même si le Yet Hoy Cantonese Music Club a disparu, son histoire, elle, continue de vivre à travers de précieuses archives, dont Julie a fait don à l'Université de Toronto en 2018, après le décès de ses parents.
Plus de 1500 photographies, près de 200 cassettes audio représentant 160 heures de représentations d'opéra, ainsi qu'une boîte d'archives de documents, partitions et autres traces écrites du club sont désormais conservées au sein des bibliothèques de l'université.

Plus de 1500 photographies, près de 200 cassettes audio et des documents du club de musique cantonaise Yet Hoy sont conservés au sein des bibliothèques de l'Université de Toronto.
Photo : Bibliothèques de l'Université de Toronto
Lorsqu'un établissement archiviste accepte des documents, c'est pour toujours, souligne June Chow, archiviste sino-canadienne aux Collections spéciales des bibliothèques de l'Université de Toronto.

June Chow est archiviste sino-canadienne pour les collections spéciales des bibliothèques de l'Université de Toronto.
Photo : Radio-Canada / Grant Linton
C'est comme une promesse de préserver, de conserver et de rendre ces documents accessibles au public.
L’éventail de photographies retrace à la fois la vie personnelle de Beatrice et Raymond ainsi que leur vie artistique et leur engagement envers l’opéra cantonais, commente June Chow, montrant comment leur art a évolué au fil du temps, tout comme leur foyer et leur famille.
Un témoignage d'autant plus important, car les archives sino-canadiennes sont sous-représentées, souligne-t-elle.
Redonner une place aux archives sino-canadiennes dans l’histoire de la ville et dans l’histoire de notre pays est un travail vraiment important à accomplir pour rattraper ce retard.
L'Université de Toronto a d'ailleurs créé en 2019 une section Archives sino-canadiennes Richard Charles Lee pour les recueillir et les répertorier, grâce à un donateur anonyme, rapporte June Chow. Un événement a été organisé l'an dernier, pour la présenter au public.
Les archives sino-canadiennes ici reposent entièrement sur des dons privés : ce sont des documents personnels et communautaires confiés à l’université, souligne-t-elle. Il est donc très important d’entretenir une relation avec la communauté.
L'université recueille et numérise ces dons principalement à des fins d'enseignement et de recherche, explique June, mais aussi pour de nombreuses autres utilisations, qui sont illimitées et ne dépendent que de l'imagination et de l'inspiration de chacun.
Donner vie aux archives à travers l'art
Et lorsque l'inspiration de l'artiste visuelle Karen Tam s'est emparée des archives de la famille Jai, celles-ci sont sorties des salles de consultation pour devenir matière à création.
Une sélection de photos a été incluse dans l'exposition Whose Chinatown?, une installation qui s'intéressait aux regards sur les quartiers chinois du pays dans l’art, les archives et les collections. Elle s'est tenue en 2021 à la galerie d'art Griffin Art Projects, à Vancouver-Nord, et fait l'objet d'un livre aujourd'hui.

Une sélection de photos de la collection de Beatrice et Raymond Jai a été incluse à l'exposition « Whose Chinatown? », à la galerie Griffin Art Projects, en 2021.
Photo : SITE Photography / Griffin Art Projects
Je veux mettre une lumière sur des histoires, sur des expériences qu'on n'entend pas souvent, confie Karen Tam.
C'est pour moi une façon de donner vie à des archives.

L'artiste visuelle montréalaise Karen Tam puise souvent dans les archives des quartiers chinois à travers le pays pour ses oeuvres et installations.
Photo : Radio-Canada / Grant Linton
Une manière pour Karen Tam non seulement de les rendre plus accessibles au public, mais aussi d'inspirer les gens à réfléchir à leurs propres histoires et mémoires, dit-elle.
Je veux que les gens se fassent leur propre réflexion sur l'expérience de leur famille, de leur communauté et, peut-être même, prennent action de créer leurs propres archives, dit-elle.
L'opéra cantonais, mémoire sonore du quartier chinois
Et à mesure qu'avance sa réflexion artistique, l'opéra cantonais prend une place de plus en plus importante dans ses œuvres, note l'artiste.
Pour beaucoup de gens de deuxième ou troisième génération de Sino-Canadiens, l'opéra cantonais était le fond sonore sur lequel nous avons grandi, explique-t-elle. Quand j'étais jeune, mes grands-parents aimaient beaucoup l'opéra cantonais, alors on en écoutait tout le temps quand j'étais chez eux.
Il y a quelques années, je me suis demandé quelle était l’histoire sonore du quartier chinois, dit-elle.
Lorsque je faisais des recherches dans les archives, je trouvais surtout des documents écrits ou des photographies; il était très rare de tomber sur des enregistrements ou des archives sonores.
Lorsqu'elle est tombée sur les cassettes de musique de la famille Jai, elle a donc réfléchi à des manières d'intégrer cette dimension sonore dans ses œuvres.
L'artiste montréalaise a notamment créé Scent of Thunderbolts, une installation interactive à la Biennale d'art de Toronto en 2024, qui abordait la mémoire sonore diasporique chinoise sous la forme d’un opéra cantonais, et s'inspirait notamment des archives de Beatrice et Raymond Jai et de la collection d'opéra cantonais du Musée d'anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique.

L'installation « Scent of Thunderbolts » est une installation multimédia créée par Karen Tam à la Biennale d'art de Toronto en 2024, qui aborde la mémoire sonore diasporique chinoise sous la forme d’un opéra cantonais.
Photo : Toni Hafkenscheid / Biennale d'Art de Toronto
Karen Tam travaille actuellement à un projet numérique concernant l'opéra cantonais pour Musées numériques Canada, qui devrait être mis en ligne au mois de septembre.
Julie Jai, June Chow et Karen Tam étaient réunies mercredi lors d'un événement sur l'opéra cantonais dans les arts et les archives, organisé par l'Université de Toronto.

Julie Jai a présenté l'histoire de ses parents lors d'un événement organisé par l'Université de Toronto, le 18 février 2026.
Photo : Radio-Canada / Grant Linton
Mes parents seraient très fiers de voir que leurs archives intéressent les gens et font l'objet de recherches, a déclaré Julie durant l'événement.
Elle confie avoir longtemps perçu Beatrice et Raymond Jai uniquement dans leur rôle de parents. Ce n’est qu’après leur disparition qu'elle les a reconnus comme des figures à part entière de l’histoire.
C'est seulement après leur mort que j'ai constaté que ce qu'ils ont fait ne faisait pas seulement partie de l'histoire canadienne chinoise, mais aussi de l'histoire canadienne tout court.


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