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« Pour une organisation qui se dit intolérante au racisme, comment peut-on justifier de conserver une pratique qui a été scientifiquement prouvée comme étant discriminatoire, qui a été jugée par des juges au Québec comme étant racialement discriminatoire ? D’ailleurs, vous avez été condamné pour ça. Quel est le niveau de preuve qu’il vous faut pour arrêter de tolérer une pratique raciste, si vous êtes si intolérant au racisme ? »
La pratique dont on parle ici, c’est celle des interpellations policières. La question a été posée mardi soir par Massimiliano Mulone au chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) lors de l’assemblée publique organisée par la Commission permanente de la sécurité publique de la Ville de Montréal sur « l’état de situation entourant les événements au PDQ 39 » de juin dernier. Mulone est chercheur en criminologie à l’Université de Montréal et l’un des auteurs du rapport d’experts commandé par le SPVM lui-même sur la question du profilage racial, qui avait en 2023 formulé une seule recommandation à l’endroit de Fady Dagher : un moratoire sur toutes les interpellations policières sans motif.
Officiellement, une liste de raisons permet à un policier d’interpeller un citoyen sans qu’une infraction soit constatée : porter secours à une personne en détresse, trouver une personne recherchée, obtenir des informations afin de détecter ou de prévenir une possible infraction, recueillir des données sur des personnes soupçonnées d’être impliquées dans des activités illicites ou criminelles. Sur papier, ça sonne bien. Dans les faits, on sait que le jugement des policiers sur ce qui a l’air d’une « possible infraction » ou ce qui peut éveiller un « soupçon » d’activité illicite est influencé par les préjugés et les biais inconscients dans lesquels nous baignons tous, policiers ou non, et qui sont les produits de siècles d’organisation économique et politique inégalitaire en Occident.
C’est pourquoi il a été scientifiquement établi que les interpellations policières sont l’une des voies royales par lesquelles le profilage racial et social s’effectue et se perpétue dans les forces policières. Disons-le simplement : une personne noire, autochtone ou arabe est associée plus souvent qu’à son tour, dans les inconscients collectifs, à des « soupçons » et à des « possibilités » d’infraction ou d’activité illégale. Le pouvoir de la police d’interpeller un citoyen sans constater d’infraction mène dans la pratique au harcèlement policier perpétuel des communautés racisées — sans qu’il y ait de lien avec quelque niveau réel d’activité criminelle.
Depuis 2023, Dagher se dépatouille pour justifier sa non-application de la seule recommandation de son propre groupe d’experts sur le profilage racial, soit un moratoire sur les interpellations policières. Le groupe d’experts en question a pourtant détaillé en long et en large pourquoi les autres avenues possibles (revoir la formation des policiers, améliorer le recrutement, etc.) ne sont pas efficaces.
Mardi soir, le chef du SPVM a répondu à Massimiliano Mulone en clarifiant à nouveau sa position. « J’ai toujours dit, depuis le début : ce n’est pas l’outil, le problème, ce n’est pas l’interpellation, le problème, c’est la manière de l’utiliser. Et je vais donner un exemple très concret. » Dagher compare alors « l’outil » de l’interpellation policière sans motif à « l’arme intermédiaire » qu’est le taser. Selon lui, même s’il est tout à fait possible de critiquer cette arme, « ce taser-là nous permet de faire plusieurs approches qui évitent les drames, les pires des situations. Donc, le problème n’est pas le taser lui-même, mais la manière dont les policiers l’utilisent ».
Depuis trois ans, j’essaie de comprendre comment le chef du SPVM raisonne pour refuser un moratoire sur les interpellations. Mais, assise au fond de la salle mardi soir, je me suis dit : “Voilà ! C’est ça, en fait.” En comparant l’interpellation à une arme, alors qu’il en parle normalement comme d’un « outil », Fady Dagher en a dit plus long qu’il ne le pensait. Le chef du SPVM m’a fait voir que sa logique se rapproche de l’argumentaire du lobby des armes à feu aux États-Unis.
En effet, peu importe la quantité de vies détruites par la violence armée aux États-Unis, la National Rifle Association (NRA) et les républicains vous expliqueront toujours que ce ne sont pas les fusils, le problème, mais la manière de les utiliser. Et ils vous donneront toujours en exemple les quelques scénarios où des citoyens responsables qui ont des armes à feu à la maison peuvent s’en servir pour « éviter les drames, les pires des situations ». Et ils vous referont la liste des raisons nobles et « légitimes » de vouloir posséder une arme.
C’est pourquoi, après une tuerie, le lobby des armes à feu ne peut offrir aux Américains plus que les fameuses « thoughts and prayers » (pensées et prières), et les mesurettes auxquelles ils veulent bien obtempérer ne mènent nulle part. Fondamentalement, ils croient que le problème n’est pas l’arme, mais les mauvais humains. Et que la société devrait punir les mauvais humains violents et les extirper de la circulation plutôt que de remettre en question l’accès aux fusils des « bons humains », lesquels ne méritent certainement pas d’être stigmatisés pour leur attachement à ces objets. On préfère croire au perfectionnement de la nature humaine plutôt que de remettre en question le droit aux armes.
Vus du Canada et particulièrement du Québec, ces débats américains semblent absurdes. Bien sûr, on sait très bien que la société est plus sécuritaire si l’on retire simplement les fusils de la circulation. La science sociale et les faits nous donnent raison.
Toute analogie est imparfaite. Mais si je dis que Dagher réfléchit comme la NRA, c’est que lui aussi, il nous fait tourner en rond en croyant possible de perfectionner la nature humaine, dans ce cas-ci des policiers. Il nous assure que lui, il y arrivera, même si c’est la énième fois qu’on nous le promet dans toute l’histoire du SPVM. Il préfère y croire plutôt que d’imaginer des manières de travailler sans « l’outil » qu’il compare pourtant à une arme et dont le caractère nocif est depuis longtemps établi, à la fois par les chercheurs et les tribunaux.
Après la réponse de Fady Dagher, Mulone a répliqué, pour conclure : « L’important, ce n’est pas que [les interpellations] ne soient pas un problème pour vous. L’important, c’est que la science démontre que c’est un problème. »


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