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La Libre à la rencontre des navetteurs plongés dans un bouquin : "Je continue à lire jusqu’à la porte de mon bureau"

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Cela a commencé le jour où l'on a déménagé et que l'on est devenu navetteur. Durant les quarante minutes qui séparaient notre domicile de notre travail, on s'est mis à observer nos congénères. Pour se rendre très rapidement compte que, même si la majorité des voyageurs tiennent entre leurs mains un smartphone, on en croise régulièrement l'un ou l'autre plongé dans un bouquin. Au début, on les prenait, souvent à leur insu, en photo. Puis, on s'est pris au jeu. On a voulu en savoir plus et on les a abordés. Peut-être souhaitions-nous convaincre, preuves à l'appui, notre entourage, dont notre milieu professionnel, qu'il y avait encore des gens qui font autre chose dans le métro qu'être arc-bouté sur leur téléphone.

Rentrée littéraire : dix pépites de libraire

Le matin où l'on a vu Stéphanie quitter sa place, les yeux rivés sur son bouquin, et continuer à lire sur le quai de la station Maelbeek qui menait aux escalators, on n'a pas résisté: on l'a suivie. Stéphanie a 52 ans, elle est fonctionnaire à la Commission européenne. Elle habite à Braine-l'Alleud. "Je commence à lire dans le train, je poursuis dans le métro et je continue jusqu'à la porte de mon bureau", nous raconte-t-elle. Ce jour-là, on l'a extirpée d'une des aventures du capitaine Alatriste d'Arturo Perez Reverte, Le pont des assassins. Stéphanie aime les "briques". "J'aime les gros livres parce que cela laisse du temps pour s'immerger dans l'histoire." Elle commence alors à nous narrer par le menu la personnalité du fameux capitaine Alatriste – jusqu'à présent huit tomes de 400 pages. "J'ai en effet bien en tête le personnage", rigole-t-elle. Son auteur aussi. "Arturo Perez Reverte est un des écrivains espagnols les plus traduits. Dans mon boulot, j'utilise l'anglais, l'espagnol et le français. C'est pourquoi j'alterne dans mes lectures ces trois langues." Ce n'est donc pas Le pont des assassins qu'elle lisait mais El puente de los asasinos. Elle a depuis, avalé, Mision en Paris – non encore traduit en français.

"Le train de l'oubli" de Moira Millan

Effet des réseaux sociaux

Charlotte, 23 ans, est chercheuse en droit à l'université. En fin de journée, dans le tram 9 emprunté à la station Simonis direction Roi Baudouin, elle était debout en train de lire l'essai de Naomi Klein Dobbelganger. En anglais. Une autrice qu'elle a d'abord connue à travers ses livres sur l'écologie. Quand on l'a sollicitée pour nous parler de ses habitudes de lecture, elle a tout de suite évoqué ses parents. "Ce sont des lecteurs assidus. Il y a je ne sais combien de bibliothèques chez eux avec des piles de livres partout. J'ai clairement grandi dans un environnement où les livres faisaient partie de la vie." Charlotte corrobore notre observation. "Il y a de plus en plus de personnes qui lisent dans le métro." A-t-elle une explication? "Cela pourrait venir d'un effet réseaux sociaux où les livres sont remis à la mode. Peut-être une envie de se déconnecter des écrans, aussi." Réseaux sociaux, c'est-à-dire ? "Personnellement, je n'ai pas de compte Tik-Tok, mais je sais qu'on y trouve nombre d'influenceurs qui y postent leurs conseils. Avec la sortie du film L'Odyssée de Christopher Nolan, pas mal recommandent des livres sur la mythologie grecque. Cela motive les jeunes."

Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot pour "L'odyssée de l'Odyssée"

Autre jour, aux environs de dix-huit heures de nouveau. Ligne 6, direction Elisabeth, on remonte les rames du métro. Bingo. Casque sur les oreilles, Cyprien, 31 ans, est juriste au parquet de Bruxelles. Le casque, cela lui permet de s'isoler et de se concentrer. Avec le livre qu'il est en train de lire, il y a intérêt. De sa main droite, il tient Le désert de nous-mêmes d'Eric Sadin. Le philosophe français y analyse la montée en puissance de l'intelligence artificielle et ses effets sur nos sociétés. Comment a-t-il pris connaissance de cet auteur ? "Par Thinkerview, une chaîne YouTube. On y trouve des interviews au long cours abordant divers sujets, mais principalement la géopolitique, la philosophie et la culture. Eric Sadin y a été invité plusieurs fois. C'est un des intervenants que j'aime le plus."

Les gens qui lisent debout nous impressionnent. Un matin, vers 10h, on a repéré un jeune homme, dos contre la porte, qui tenait entre les mains La résurrection du rire d'Angelina Delcroix. On l'a suivi jusque Delta où il descendait. On n'en saura pas plus parce qu'il n'a pas voulu répondre à nos questions. Frustration. On a donc repris le métro dans l'autre sens, bien décidée à pêcher un poisson plus conciliant. C'est à De Brouckère qu'on l'a trouvé. On lui a tout de suite proposé d'aller boire un café, histoire qu'il ne nous lâche pas. Heureusement, il avait un peu de temps devant lui.

Préférence pour le papier

Né en Belgique, de parents marocains, Zoher a 41 ans. Il lit tout le temps dans le métro. Parfois en marchant, comme Stéphanie. J.R. Dos Santos est un auteur qu'il affectionne "parce qu'il utilise le thriller pour vulgariser des concepts". Récemment, il a découvert Stephen King. "Son style d'écriture m'a touché." Zoher lit depuis qu'il est tout petit. Il piquait les livres que son frère (de trois ans son aîné) devait lire pour l'école. Quand il se balade dans une librairie, Zoher est d'abord attiré par la couverture. "Je lis aussi la quatrième de couverture puis j'ouvre le livre pour analyser le style de l'auteur." S'il possède une liseuse, il préfère l'objet livre. Comme toutes les personnes que l'on a interviewées.

Dix bons polars à lire cet été

Ainsi de Pascale, assistante sociale de 58 ans. On a été impressionné par la façon dont elle prenait soin de son livre. Après l'avoir refermé, et avant de se lever, elle l'a glissé dans une pochette en tissu, l'a mis dans son sac. On la pistée jusqu'à son arrêt Arbre Ballon, dans le nord de Bruxelles. A la station Ribaucourt, une jeune femme n'avait, elle non plus, pas voulu répondre à nos questions. On avait alors repris la ligne 2 dans l'autre sens puis le tram 9 et c'est là qu'on était tombée sur Pascale. 15h50, après-midi chaude et ensoleillée. Confortablement installée dans un siège une place – à cette heure-là, on ne se bouscule pas dans le tram –, elle tournait les pages de Qui a tué le minotaure de Claude Izner. Pascale a un genre de prédilection : les polars. Pas étonnant, dès lors, qu'il lui arrive de louper un arrêt... Pascale achète ses livres neufs. "Je n'aime pas les occasions qui ont été triturées par d'autres personnes, mais j'achète les Poche. Comme je lis beaucoup et que je transporte mon livre, c'est plus pratique et c'est moins cher." Elle ne lit pas sur tablette "parce qu'[elle] passe déjà assez de temps sur son écran au boulot".

Même son de cloche chez Jacob, 43 ans. Cet ingénieur en réseau informatique passe toute sa journée devant un écran. Il monte dans le métro à l'arrêt Ceria pour descendre à De Brouckère. Né au Congo, belge depuis quelques années, il est passionné d'histoire. Il souhaite "comprendre les événements du passé pour corriger les erreurs du futur". Sa lecture du moment : une biographie de Lumumba. "Je trouve que le papier a encore de beaux jours devant lui", nous dit-il.

Achat en librairie

Après avoir emprunté la ligne 5, Philip est, en fin de journée, en transit au même arrêt que le nôtre, Arts-Loi. Biologiste, chercheur à la VUB, il lit à presque chaque trajet, matin et soir. Il vient d'entamer The Zanzibar Chest de Aidan Hartley. Il lit en anglais, français, espagnol et néerlandais, sa langue maternelle. "Comme j'ai passé pas mal de temps en Afrique, j'essaie de lire en swahili, aussi." "Mais c'est quand même assez compliqué", précise-t-il... Par respect pour le travail des écrivains, Philip achète ses livres neufs. "Je peux me le permettre, j'en ai les moyens." Sa femme lit beaucoup aussi, ainsi que ses amis. "Donc, on s'échange nos bouquins". Il arrive à Philip d'également lire sur tablette, mais il garde une préférence pour le papier.

Susana est montée un matin à Sainte-Catherine. Elle a 34 ans et travaille comme responsable de la communication pour le réseau européen contre la pauvreté. D'origine portugaise, elle travaille en anglais et le français n'est pas évident pour elle. "Je fais ma vie à Bruxelles en anglais", constate-t-elle. "J'habite à côté de Passa Porta et j'achète la plupart de mes livres en anglais dans cette librairie." Comme My Friends du Suédois Fredrik Backman. Amatrice de classiques - elle cite Gabriel Garcia Marquez -, Susana lit matin et soir, mais "depuis qu'[elle] a déménagé, [elle] ne dispose plus que de 10 minutes pour lire". Susana écrit aussi. Elle en est à son deuxième bouquin, mais elle n'a pas encore été publiée.

Entretien avec Bérengère Cournut pour "De pierre et d'os"

Quand on a repéré Sandra, en plein après-midi, elle lisait Au nom des requins de François Sarano. On était loin de savoir que, elle aussi, était en train d'écrire. "Depuis six ans, je travaille sur les baleines et la protection des océans." Pour ce faire, elle écume les livres de la collection "Mondes sauvages" chez Actes Sud. "On y parle de notre relation au vivant, comment vivre ensemble sur terre, comment collaborer, comment cohabiter." Sandra constate qu'elle est très tentée de faire plein de choses dans le métro : "lire, écrire, dessiner même, mais je suis la reine pour louper mon arrêt". On n'a pas la place pour écrire tout ce dont l'affable Sandra nous a parlé, mais elle tient à nous dire qu'elle adore De pierre et d'os de Bérengère Cournut. "J'en ai acheté plus d'une dizaine pour les offrir à mes amis". Nous aussi, on a beaucoup aimé ce livre.

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