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Samedi 18 juillet 2026, ce sera le 90e anniversaire du début de la guerre d’Espagne (1936-1939). Je n’ose pas dire « nous soulignerons » ou « célébrerons », car, lors de cette période estivale, et avec tout ce qui va de travers dans le monde actuel, nous avons bien d’autres chats à fouetter. De plus, l’événement est très peu connu au Québec comme au Canada (j’en ai fait l’expérience chaque fois que j’ai abordé le sujet devant des étudiants du collégial pour présenter les personnages de George Orwell ou d’André Malraux).
Ce conflit civil, qui va ensanglanter l’Espagne à la suite du putsch manqué du général Franco et des milices d’extrême droite, est pourtant un événement majeur de l’histoire contemporaine. Elle constitue à la fois un épisode de la longue lutte qui met aux prises, durant l’entre-deux-guerres, les démocraties et les régimes autoritaires, tout en faisant figure, à plusieurs égards (notamment le traitement réservé par les deux camps aux civils soupçonnés de sympathiser avec l’ennemi, l’assassinat des prisonniers de guerre, le bombardement massif des agglomérations — dont la tristement célèbre Guernica — par l’aviation de la légion Condor, etc.), de terrible prélude à la Seconde Guerre mondiale.
On relit souvent cet épisode de l’Histoire, comme bien d’autres, à la lumière des événements qui se sont ensuivis. Comme le Canada s’est engagé résolument aux côtés de l’Angleterre et des Alliés lors de cette guerre contre la barbarie nazie, on en déduit que les Canadiens devaient également soutenir la IIe République espagnole contre des généraux putschistes qui étaient eux-mêmes soutenus par Hitler et Mussolini. Mais les choses sont en fait plus compliquées que cela.
En Europe comme dans le monde, les années 1930 ne mettent pas aux prises deux camps — les démocraties contre le fascisme —, mais trois : les démocraties libérales (France, Angleterre, Canada, États-Unis, etc.), les régimes autoritaires, fascistes ou apparentés (Italie, Allemagne, mais aussi Hongrie, Bulgarie, Portugal, Japon, etc.) et le régime soviétique (bien installé depuis 1917 dans l’ancien empire russe).
Dans cette perspective, pour le Canada, comme pour sa mère patrie l’Angleterre et son voisin les États-Unis, le camp qui fait figure d’adversaire principal n’est pas celui des futures puissances de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon), mais l’URSS et l’idéologie communiste, qui est déjà bien implantée en Europe et dans le reste du monde.
C’est pourquoi, dans les milieux conservateurs et même libéraux, en France, en Angleterre comme aux États-Unis, certains avaient pour Hitler les yeux de Chimène, voyant dans le chef du parti nazi nommé chancelier en 1933 celui qui avait mis fin à l’expansion du communisme en Allemagne et dans un IIIe Reich dirigé par lui d’une main de fer un rempart qui protégerait l’Europe contre la menace soviétique. C’est dans ce contexte que le premier ministre libéral du Canada, Mackenzie King, a pu avoir, dans son journal personnel, de bons mots pour le führer allemand.
Lorsqu’éclate la guerre d’Espagne, le 18 juillet 1936, ni le gouvernement canadien ni l’opinion publique canadienne-anglaise ne prennent donc résolument parti pour le gouvernement républicain espagnol, pourtant démocratiquement élu.
La raison de cette tiédeur est simple : tout comme Londres, Ottawa voit surtout dans ce gouvernement du Frente Popular, dont les communistes du PCE et les marxistes antistaliniens du POUM font partie, un ramassis de révolutionnaires et d’anarchistes qui menacent l’ordre capitaliste et la propriété privée. Aussi le gouvernement de Mackenzie King s’alignera-t-il sur la politique britannique, qui préconise la non-intervention en Espagne et ferme les yeux sur l’implication de plus en plus évidente de l’Italie et de l’Allemagne. C’est ainsi qu’il fera voter en 1937 une loi qui criminalise l’enrôlement de citoyens ou de résidents canadiens dans tout conflit se déroulant à l’étranger.
C’est la même chose au Québec, à cette exception près que le gouvernement de l’Union nationale dirigé par Duplessis et le clergé catholique très conservateur de la Belle Province ressentent une véritable sympathie pour les insurgés espagnols qui se réclament eux aussi de la catholicité.
Seuls les Canadiens et Québécois de gauche soutiennent la cause des républicains espagnols. Et ils ne sont, à cette époque, pas très nombreux. À cet égard, le fait qu’environ 1700 volontaires canadiens soient allés se battre en Espagne dans le camp républicain est trompeur : comme l’a montré Michael Petrou, près des quatre cinquièmes de ces volontaires canadiens étaient en fait des immigrants récents, principalement originaires d’Europe de l’Est et proches pour la plupart du Parti communiste. Les rares Canadiens anglais ou français qui se joindront à eux, tel le célèbre chirurgien Norman Béthune, seront eux aussi des militants ou des sympathisants communistes.
D’autres, sans a priori idéologiques, étaient tout simplement émus par les atrocités de cette guerre. Ce fut le cas de Gabrielle Roy, qui raconte dans un très beau passage de La détresse et l’enchantement sa rencontre avec des réfugiés républicains passés en France après la chute de Barcelone. C’est dans ces circonstances qu’elle écrivit ses « premières pages dictées par l’indignation, la pitié » et « la grande souffrance d’appartenir à l’espèce humaine ». Elle envoya ensuite ces pages « sympathiques à l’Espagne rouge », accompagnées de quelques photos à La Presse, qui, bien sûr, ne les publia jamais.
On relit toujours l’histoire à partir du présent, et on aime alors à s’imaginer qu’on aurait été dans le bon camp. C’est sans doute inévitable, mais on doit au moins éviter que cette illusion rétrospective ne devienne un prétexte pour donner libre cours à nos préjugés bien ancrés, quant à eux, dans le présent.


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