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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
Les actuels événements géopolitiques paraissent difficiles à déchiffrer. On sait pourtant tous comment ça finit. C’est précisément ce déjà-vu exaspérant qui pousse vers des penseurs complexes, comme Simone Weil et René Girard, plutôt que vers les experts des plateaux télévisés.
Rarement mis en dialogue, ils offrent pourtant ensemble une grille de lecture saisissante. Weil pose le diagnostic : la guerre sans objectif concret engendre une violence sans limite qui échappe à ceux-là mêmes qui la déclenchent. Mais elle ne répond pas entièrement à la question qui s’impose ensuite : pourquoi les hommes en arrivent-ils là ? C’est ici que Girard prend le relais, en révélant le moteur interne de ce que Weil a décrit — le désir mimétique et le bouc émissaire. L’une diagnostique, l’autre dissèque.
La force et ses serviteurs
Simone Weil n’a pas attendu la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour comprendre ce que les stratèges mettront des décennies à admettre : la guerre, une fois enclenchée, échappe à ceux qui l’ont déclenchée.
Dans L’Iliade ou le poème de la force (1940), écrit alors que les chars allemands entraient dans Paris, la philosophe observe que la force transforme en chose aussi bien celui qui la subit que celui qui croit la maîtriser. Le soldat qui tue finit par ne plus savoir pourquoi il tue. Le général qui ordonne finit par obéir à la logique de la guerre elle-même.
La force aveugle, dit-elle, est ce qui fait de l’être humain une chose et cette chosification est contagieuse, elle contamine jusqu’à ceux qui pensaient en être les maîtres. Mais toutes les guerres ne sont pas égales devant la force. Il y a des peuples qui savent pourquoi ils se battent — et ce savoir, aussi douloureux soit-il, maintient un fil entre l’être humain et son acte.
C’est pour cela qu’il existe des puissances qui entrent en guerre sans que leurs propres citoyens puissent en donner la raison, portées par une logique d’alliance ou de domination qui n’appartient qu’à leurs élites. C’est aussi dans cet écart que se joue, aujourd’hui, l’une des asymétries les plus troublantes de la géopolitique actuelle.
Deux guerres en une
En spectateur passif du drame humain et humanitaire que vit aujourd’hui le Moyen-Orient — comme si l’éternel retour du même faisait hélas partie de son ADN —, force est de constater qu’Israël sait pourquoi il va en guerre. On peut contester ses méthodes, dénoncer ses excès, refuser la rhétorique de la sécurité absolue comme justification de la violence — et il le faut. Mais on ne peut pas nier que le peuple israélien porte en lui une mémoire fondatrice d’une intensité rare : la Shoah ou l’annihilation totale de tout un peuple engendré sur le continent des Lumières, le « Plus jamais » gravé dans la chair collective depuis 1945.
Lorsqu’Israël frappe, même là où la frappe est injustifiable, il frappe depuis ce lieu-là — depuis une blessure qui n’a pas cessé de saigner. C’est pourquoi la guerre, pour lui, a un sens. Un sens terrible, que l’histoire retournera sans doute contre lui, mais un sens quand même.
La même chose ne peut pas être dite des États-Unis, entraînés dans le sillage d’un possible conflit avec l’Iran. Quelle est la raison — la vraie raison, celle que l’on pourrait expliquer à un adolescent du Midwest avant de lui remettre un uniforme — pour laquelle le pays serait en guerre contre Téhéran ? La défense des alliés ? La stabilité régionale ? Aucune de ces formules ne résiste à l’examen.
Des millions d’Américains risquent d’être convoqués sans aucune blessure collective à venger, aucune survie à défendre, aucune mémoire à honorer. Juste la mécanique aveugle d’une alliance et les intérêts d’une classe dirigeante qui ne sera pas dans les tranchées. Simone Weil a un nom pour ça : la mort avant la mort.
Un soldat qui ne sait pas pourquoi il combat est, bien avant de mourir, transformé en une chose. Pourquoi recommençons-nous, génération après génération ? Pour répondre, il faut passer de la phénoménologie weilienne de la force à l’anthropologie girardienne du désir. Car ce que Weil décrit de l’extérieur — la violence qui s’emballe, le sens qui s’évapore, la chose qui remplace l’être —, Girard en révèle le moteur interne.
Le désir de l’autre
Dans La violence et le sacré (1972), Girard montre que le désir humain n’est jamais originaire : nous ne désirons pas une chose parce qu’elle nous manque, mais parce qu’un autre la désire. Ce désir mimétique produit inévitablement la rivalité, puis la crise, puis la violence. Et plus deux antagonistes se ressemblent, plus leur haine devient intense — chacun voit dans l’autre son propre reflet qu’il refuse de reconnaître.
La guerre sans objectif décrit par Weil n’est pas un accident. C’est le désir mimétique à son paroxysme : on finit par s’imiter dans la destruction comme on s’imitait dans la convoitise. Entre Israël et l’Iran, ce miroir fonctionne avec une netteté clinique. Girard appellerait ça la crise des « doubles » : deux peuples qui ont besoin de l’ennemi pour savoir qui ils sont.
Ce qui les oppose n’est pas seulement géopolitique — c’est la même revendication à l’exception, à la survie absolue, à une blessure fondatrice que l’autre n’a pas le droit de nommer. Chacun avance vers l’affrontement comme s’il n’avait pas le choix, alors que c’est précisément la logique mimétique qui les y conduit, bien souvent à leur insu.
Girard décrit aussi la résolution de la crise mimétique comme ceci : depuis que le monde est monde, les sociétés en crise trouvent leur salut provisoire dans le sacrifice d’un bouc émissaire. En désignant une victime commune, la communauté reporte sur elle toute la violence qui la ronge et connaît une paix momentanée, jusqu’à la crise suivante.
Une conclusion tragique s’impose : la trêve ne survient pas naturellement. Elle se fonde toujours sur un sacrifice. Elle exige un corps. Les civils de Gaza sont ce corps sur lequel s’est déversée non pas une stratégie militaire, mais la blessure existentielle d’un peuple qui ne peut pas se permettre de douter de sa propre survie.
Ce n’est pas la force qui frappe : c’est la peur si ancienne et si fondatrice qu’elle finit par se retourner contre l’innocence même qu’elle prétendait protéger. Or, ce qui permet au mécanisme de fonctionner indéfiniment, c’est précisément ce qui vient après : l’oubli.
Devoir d’oubli
Le mécanisme du bouc émissaire ne fonctionne que parce qu’il s’accompagne d’un devoir d’oubli. La communauté doit transformer son crime fondateur en mythe, en récit, en sacré.
Romulus tue Rémus pour fonder Rome. Les Grecs sacrifient Iphigénie pour que les vents soufflent vers Troie. Le Christ est crucifié pour que l’ordre soit restauré. Ces histoires ne sont pas des exceptions — elles sont le modèle.
La prospérité européenne bâtie sur la colonisation, la paix d’Oslo célébrée pendant que les colonies s’étendaient : même mécanisme, même amnésie nécessaire. Le projet du Grand Israël s’inscrit dans cette logique avec une clarté troublante : fonder un territoire biblique sur des terres habitées exige que les habitants soient d’abord rendus invisibles — effacés du récit avant d’être effacés de la carte. Certains appellent cela la brutalité aveugle.
Selon Girard, c’est de la mythologie en train de se fabriquer en temps réel. On ne peut pas vivre avec le sang sur les mains si on sait que c’est du sang. Alors, on appelle ça de l’histoire. Ou du destin. Ou de la providence.
Le devoir de mémoire est l’antidote au mécanisme du bouc émissaire : se souvenir que la victime était innocente, c’est refuser que le crime devienne mythe. Israël pratique ce devoir avec une intensité qui force le respect. Mais Girard avait vu le piège : une mémoire qui cesse de se questionner elle-même finit par se transformer en certitude. Et une certitude peut justifier contre d’autres exactement ce qu’elle condamnait contre soi.
Le « Plus jamais » devient alors non plus une promesse universelle, mais un privilège exclusif — et c’est là qu’il se retourne contre lui-même. Les États-Unis, eux, pratiquent l’oubli institutionnalisé. Hiroshima, le Vietnam, l’Irak : chaque guerre injustifiable est suivie d’une amnésie savamment entretenue jusqu’à ce que la suivante devienne possible. Une nation qui se souviendrait vraiment ne pourrait pas recommencer. Alors, elle oublie. Et elle recommence.
La question qui reste
Ces deux penseurs nous laissent avec une vérité que ni les stratèges ni les diplomates ne peuvent formuler sans se contredire : nous ne sortirons pas de cette crise par davantage de dissuasion ou de rapports de force. Ces outils gèrent les symptômes, mais ils n’en nomment pas la source. Quelle est-elle ?
Elle se pose aujourd’hui, concrètement, pendant que des gouvernements négocient des cessez-le-feu qu’ils ne respecteront pas, pendant que des travailleurs humanitaires comptent des morts que personne ne nommera, pendant que des historiens futurs choisiront quels silences transformer en récit acceptable.
Weil nous demande l’attention — regarder l’autre dans sa pleine réalité sans le transformer en ennemi utile ou en victime commode. Girard nous demande quelque chose de plus difficile : reconnaître le mécanisme en nous-mêmes. Pas chez l’adversaire. En nous. Dans la façon dont nous désignons, dont nous oublions, dont nous construisons nos récits sur des silences que nous avons choisis.
La question n’est plus « Pourquoi la guerre ? », nous en connaissons trop bien les rouages. La question, plus brutale et plus urgente, est celle-ci : sur quels corps, en ce moment précis, sommes-nous en train de bâtir notre prochaine paix ?
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