Un fait d’abord, brut et vertigineux. Une molécule d’eau fait le circuit entier de la circulation océanique mondiale en environ 1 000 ans. Cela signifie que la goutte qui effleure vos pieds sur une plage de Finistère ou des Côtes-d’Armor a quitté l’océan Pacifique au temps de la guerre de Cent Ans, quand Jeanne d’Arc n’était pas encore née. Elle a traversé les abysses, longé l’Antarctique, remonté l’Atlantique, et c’est aujourd’hui qu’elle arrive. Ce n’est pas de la poésie. C’est de la physique.
À retenir
- Une goutte d’eau met environ 1 000 ans pour faire le tour complet de la circulation océanique mondiale
- La Bretagne doit son climat doux à un système de circulation océanique complexe qui transporte la chaleur depuis les tropiques
- Le réchauffement climatique ralentit ce ‘tapis roulant’ océanique et menace l’équilibre climatique de l’Europe de l’Ouest
Sommaire
- Un tapis roulant planétaire mu par le sel et la température
- La Bretagne, terminus chaud d’un voyage millénaire
- Ce que le réchauffement menace : la pompe se dérègle
Un tapis roulant planétaire mu par le sel et la température
À l’échelle de la Terre, la circulation océanique de surface et la circulation océanique profonde forment une immense boucle que l’on nomme la boucle thermohaline, à l’origine d’un grand cycle qui brasse les eaux et convoie la chaleur à l’échelle du globe. Le nom dit tout : thermos, la chaleur ; halos, le sel. Ce sont ces deux paramètres, et eux seuls, qui actionnent cette mécanique millénaire.
Le principe est d’une élégante simplicité. Plus une eau est salée et froide, plus elle est dense et se dirige vers les profondeurs. À l’inverse, plus une eau est chaude, moins elle est dense et remonte vers la surface. C’est ce déséquilibre perpétuel qui met la machine en mouvement. Les eaux refroidies et salées plongent au niveau des hautes latitudes dans l’Atlantique Nord, vers la Norvège, le Groenland et la mer du Labrador, et descendent vers le sud, à des profondeurs comprises entre 1 et 3 km. Là, elles entament leur longue traversée souterraine du monde, poussées par la densité plutôt que par le vent.
Lors de la formation de glace de mer, le sel s’accumule dans l’eau liquide. Cette eau froide et salée devient alors très dense et plonge. Elle retourne ensuite vers l’Équateur, en profondeur. Un détail souvent ignoré : lors de la solidification de la glace, le sel est rejeté et enrichit l’eau liquide. Celle-ci devient encore plus dense et plonge vers les fonds marins. La banquise arctique agit donc comme une pompe à sel, accélérant le moteur de l’ensemble du système.
La Bretagne, terminus chaud d’un voyage millénaire
Trois phénomènes expliquent la douceur hivernale en Bretagne. Le courant chaud Nord-Atlantique, prolongement du Gulf Stream, transporte vers le nord une eau réchauffée dans les tropiques. Mais surtout, en hiver, les vents d’ouest dominants traversent l’Atlantique, apportant un air plus doux que celui du continent. La Bretagne bénéficie ainsi d’hivers sans grand gel alors qu’elle partage la latitude de Terre-Neuve, où les températures descendent régulièrement sous les -20°C en janvier.
Il convient de préciser un point que les médias brouillent régulièrement. Comme l’explique Julie Deshayes, chercheuse au Laboratoire d’océanographie et du climat, dans le Journal du CNRS : « Ce n’est pas le Gulf Stream qui vient lécher les côtes européennes, mais un ensemble de courants et tourbillons agrégés mathématiquement et baptisés circulation de retournement atlantique (AMOC) ». C’est cette circulation, moins intense que le Gulf Stream à proprement parler, qui amène des eaux chaudes depuis l’Atlantique tropical jusqu’aux côtes de Norvège et en Arctique. La branche qui passe au large de la Bretagne s’appelle la « dérive nord-Atlantique ». Le Gulf Stream, lui, reste cantonné à la côte est américaine avant de se désintégrer en tourbillons. C’est la dérive nord-Atlantique qui finit le travail côté européen.
Aux mêmes latitudes, les climats sont plus doux à Brest qu’à Vancouver, et sur les côtes de Norvège qu’en Alaska, surtout en hiver. Cette asymétrie remarquable entre les deux rives de l’Atlantique, à latitude égale, tient entièrement à ce transport de chaleur. Sans lui, les mimosas de Roscoff ou les palmiers de la presqu’île de Crozon n’existeraient tout simplement pas.
Ce que le réchauffement menace : la pompe se dérègle
Le problème, c’est que cette mécanique repose sur un équilibre fragile. Les eaux se refroidissent dans les régions polaires, deviennent plus denses et plongent pour revenir vers le Sud en profondeur. Avec le réchauffement climatique, les scénarios futurs prévoient une diminution de cette circulation, principalement parce que, dans les zones polaires et subpolaires, l’eau de mer sera moins salée en surface et donc moins dense, à cause de la fonte des glaces et de l’augmentation des pluies. La fonte du Groenland injecte massivement de l’eau douce dans l’Atlantique Nord, diluant le sel qui fait plonger les masses d’eau. La pompe s’encrasse.
Une étude publiée dans Nature en 2018 estime que l’AMOC aurait perdu environ 15 % de son intensité depuis le milieu du XXe siècle. Les synthèses du GIEC confirment ce signal : il existe une forte confiance dans le fait que l’AMOC va continuer à se ralentir au cours du siècle sous l’effet du réchauffement, même si un effondrement brutal est jugé peu probable avant 2100 dans la plupart des modèles climatiques. Peu probable, pas impossible. La nuance est de taille.
Les projections les plus pessimistes dessinent un tableau saisissant. Une étude publiée en 2025 dans Geophysical Research Letters montre que, dans un scénario où la circulation est divisée par plus de 80 %, les hivers en Europe du Nord-Ouest deviendraient nettement plus froids, avec des baisses de température de l’ordre de -4°C à Paris et jusqu’à -14°C à Reykjavik, malgré un réchauffement global limité à +2°C. Pour la Bretagne, si le « tapis roulant » s’arrêtait soudainement, on peut penser que le climat de Brest deviendrait voisin de celui de Vancouver. Vancouver, dont les hivers sont rigoureux et les neiges abondantes.
Mais pendant le siècle en cours, le débit de la circulation méridienne va diminuer, mais l’Europe va continuer à se réchauffer, avec une température moyenne en 2100 qui dépendra surtout de nos émissions de gaz à effet de serre. Le ralentissement de l’AMOC pourrait ainsi agir comme un frein partiel au réchauffement, sans l’annuler. Deux forces contraires, dont la résultante reste très incertaine, et c’est précisément ce que surveillent les chercheurs du laboratoire d’océanographie physique et spatiale de Brest, partis depuis 2002 sillonner l’Atlantique Nord tous les deux ans pour mesurer pression, température, salinité et pH du Portugal au Groenland, afin d’identifier les anomalies et d’établir une série temporelle fiable.
Ce qui est certain : les courants transportent de grandes quantités de carbone inorganique dissous vers les fonds marins, participant à la régulation de la teneur en CO₂ de l’atmosphère. Le « tapis roulant » n’est pas seulement un régulateur de température pour les Bretons, c’est un des piliers de la stabilité du climat terrestre depuis des millénaires. La goutte qui touche vos pieds cet été a traversé le Moyen Âge pour vous parvenir. La question que les océanographes posent aujourd’hui est de savoir si les gouttes qui prendront le départ dans les prochaines décennies retrouveront, au bout de leur millénaire de voyage, des côtes bretonnes telles qu’on les connaît encore.
Sources : franceinfo.fr | notre-planete.info


9 hour_ago
59



























.jpg)






French (CA)