À Martrou, entre Rochefort et Échillais, une nacelle glisse depuis 1900 à 50 mètres au-dessus de la Charente, accrochée à un tablier métallique que rien ne relie directement aux deux rives. Construit en 1900 par Ferdinand Arnodin et dominant la Charente de 50m, il a facilité le franchissement du fleuve sans gêner la navigation fluviale entre l’arsenal, le port et l’estuaire jusqu’en 1967, c’est un chef d’œuvre de l’architecture métallique et le dernier ouvrage de ce type en France. Six exemplaires avaient été bâtis en France par le même ingénieur, et une poignée d’autres avaient vu le jour à l’étranger. Un seul tient encore debout sur le territoire français.
L’histoire commence par un casse-tête d’ingénieur. Le défi est de trouver un système de pont qui permette la traversée des personnes sans gêner la navigation maritime, notamment les navires de l’Arsenal de Rochefort, et c’est le projet de Pont à Transbordeur proposé par Ferdinand Arnodin qui est retenu en 1897. Un pont classique aurait exigé des rampes d’accès démesurées pour laisser passer les mâts et les cheminées des bateaux en contrebas. Les travaux débutent en mars 1898 pour se terminer 27 mois plus tard, et le Pont Transbordeur du Martrou est inauguré le 29 juillet 1900.
À retenir
- Une nacelle traverse un fleuve sans jamais toucher le sol depuis plus d’un siècle
- Six ponts transbordeurs construits en France, un seul survit aujourd’hui
- Une restauration de 23,7 millions d’euros pour retrouver l’état de 1900
Sommaire
- Le principe mécanique d’une traversée qui ne touche jamais le sol
- Pourquoi ce type d’ouvrage a disparu
- Un chantier de restauration hors norme
- Traverser la Charente aujourd’hui, à bord d’un morceau d’histoire
Le principe mécanique d’une traversée qui ne touche jamais le sol
Le système repose sur deux logiques superposées. Il se compose d’une partie fixe, classée pont suspendu, et d’une partie mobile, classée remontée mécanique : deux pylônes métalliques supportent un tablier sur lequel glisse un chariot sur un système de rails, et une nacelle y est suspendue et relie les deux rives sans gêner la circulation maritime. personne ne traverse en hauteur : le tablier reste perché, hors de portée des bateaux, tandis que la cabine descend au ras de l’eau pour embarquer piétons et véhicules.
La cabine ne flotte pas plus qu’elle ne roule sur un pont classique. Elle est en fait une sorte de bac suspendu en l’air, au-dessus de la rivière, par des haubans qui le relient à un chariot mobile sur un tablier placé très haut. Le trajet est rapide : le fleuve est traversé en 75 secondes, sans bloquer la navigation. À l’origine, la charge autorisée donnait le tournis pour l’époque : le pont est prévu pour transporter à chaque traversée 9 voitures à cheval à 2 attelages et 50 piétons ou bien 200 piétons seuls, pour une capacité de 14 tonnes. Des travaux de consolidation menés dans les années 1930 ont fait grimper cette limite à 16 tonnes.
Pourquoi ce type d’ouvrage a disparu
Le succès du transbordeur a fini par le condamner. La Rochelle grandissait, l’automobile se multipliait, et la file d’attente pour embarquer sur la nacelle devenait un problème quotidien. Le trafic croissant a rendu la petite cabine trop lente pour absorber le flux de véhicules qui voulaient franchir la Charente aux heures de pointe. Le Pont Transbordeur a fonctionné de 1900 à 1967, avant d’être remplacé par un pont à travée levante en 1967, lui-même détruit en 1991 au profit du nouveau Viaduc de l’estuaire de la Charente. Le transbordeur, lui, a bien failli disparaître : en péril après la Seconde Guerre mondiale, et rendu moins utile par la construction d’un pont, il arrête ses activités en 1967 et on prévoit sa démolition, mais il est classé monument historique en 1976.
Ce classement de justesse explique pourquoi la France n’en compte plus qu’un seul debout. Les autres ouvrages du genre, construits à la même époque avec la même logique industrielle, n’ont pas eu cette chance ou ont simplement cessé d’exister sous cette forme. Le pont de Bordeaux, lui, n’a même jamais été achevé.
Un chantier de restauration hors norme
Remettre en état une structure métallique vieille d’un siècle et pensée pour un usage industriel disparu n’a rien d’anodin. Une première campagne a permis sa réouverture au public : une première restauration est lancée en mars 1990 et le pont est ouvert aux piétons et cyclistes en 1994. Mais l’ouvrage portait encore les stigmates d’une modification datant de 1933, quand un tablier plein avait remplacé la structure en treillis d’origine, jugée trop fragile après des décennies d’usage intensif.
Le chantier le plus spectaculaire s’est déroulé entre 2016 et 2020, avec un objectif précis : effacer cette modification et retrouver l’aspect de 1900. L’objectif principal de ce nouveau chantier d’envergure était de restituer l’état originel du tablier imaginé en 1900 par Ferdinand Arnodin ; le tablier a été démonté puis remplacé par un nouveau tablier construit sur le site même en 2018, puis hissé entre les pylônes du Pont Transbordeur en mars 2019. Câbles de suspension, escaliers de service, roues du chariot : la quasi-totalité des pièces mécaniques les plus sollicitées est passée à la trappe pour être remplacée à l’identique. Le montant de cette opération donne la mesure de l’attachement porté à ce monument : au total, ce dernier chantier de restauration du pont transbordeur représente un investissement d’environ 23,7 millions d’euros financés par le ministère de la Culture et de la Communication et la Direction générale des Patrimoines. L’entreprise Baudin Châteauneuf a mené les travaux, sous la responsabilité de l’architecte en chef des Monuments historiques Philippe Villeneuve.
Traverser la Charente aujourd’hui, à bord d’un morceau d’histoire
Depuis la réouverture de juillet 2020, la nacelle a repris son ballet entre les deux rives, mais uniquement pour les piétons et les cyclistes : les voitures, elles, empruntent désormais le viaduc voisin. Les traversées sont libres toutes les 15 minutes, sans réservation. D’avril à octobre, la cabine effectue ses allers-retours au-dessus du fleuve, encadrée côté Échillais par un centre d’interprétation consacré à l’histoire de l’ouvrage et, côté Rochefort, par un espace aménagé plus récemment avec vue sur la structure.
Le monument garde une saveur particulière pour les amateurs de cinéma : il a servi de décor aux Demoiselles de Rochefort, et Jacques Demy avait même envisagé de le repeindre en rose pour les besoins du film. Les habitants s’y sont opposés, et le pont a gardé sa teinte sombre d’origine, celle que la dernière restauration a précisément cherché à retrouver.
Sources : guide-charente-maritime.com | ville-rochefort.fr | pont-transbordeur.fr


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