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La guerre par procuration menée en Ukraine entre les puissances de l’OTAN et la Russie met les travailleurs européens face à une tentative de la bourgeoisie de militariser l’économie pour mener une guerre mondiale et totale. Berlin a mis en place un plan de 1.000 milliards d’euros pour son armée. La France, qui pendant la décennie Macron a doublé ses dépenses militaires de 36 à plus de 70 milliards d’euros par an, participe pleinement à cette escalade.
Le gouvernement français ne parle plus simplement de moderniser l'armée ou d’augmenter ses dépenses militaires. Il parle ouvertement d'« économie de guerre ». La Loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413,3 milliards d'euros pour les armées. Cette trajectoire est désormais complétée par de nouveaux investissements et de nouvelles commandes. En 2025, la Direction générale de l'armement a passé près de 38 milliards d'euros de commandes.
Ce changement ne concerne pas seulement le montant des dépenses militaires. Dans les pays les plus riches et puissants de l’OTAN, qui jouent le principal rôle pour intensifier la guerre, les classes dirigeantes à transformer l’appareil productif, augmenter les cadences, et préparer la guerre totale.
La production du canon CAESAR est ainsi passée d'environ deux exemplaires par mois avant la guerre à six, avec un objectif de huit. La production du Rafale doit passer d'un à trois appareils par mois. Dans les missiles, les munitions et les drones, les industriels cherchent également à augmenter fortement leurs capacités.
L'objectif est clair : une industrie capable de soutenir une guerre de haute intensité et de remplacer rapidement des pertes massives en matériel et donc en hommes. Or les industriels traditionnels de l'armement ne peuvent suffire à cette tâche. L'État cherche désormais à mobiliser les capacités de l'ensemble du tissu industriel afin de préparer des boucheries effroyables, et une guerre accrue avec la Russie, puissance dotée de l’arme nucléaire.
De Renault à la reconversion de l'industrie civile
Le cas de Renault est particulièrement révélateur. Le constructeur automobile participe désormais à l'industrialisation de drones militaires. Avec Turgis & Gaillard, Renault travaille notamment sur le drone longue portée Chorus, avec une capacité annoncée pouvant atteindre 600 appareils par mois. Renault et Thales travaillent également à l'industrialisation du drone Toutatis, avec un objectif annoncé de 1 000 exemplaires par mois à partir de 2027.
Le choix de l'industrie automobile n'est pas accidentel. Elle possède précisément les capacités nécessaires à la production de masse : automatisation, standardisation, robotisation, ingénierie de production et réseaux de sous-traitants.
Les méthodes permettant de fabriquer des centaines de milliers de véhicules peuvent être adaptées à la fabrication de milliers de drones. Renault devient ainsi un exemple de reconversion partielle de l'industrie civile vers la production militaire. Mais le phénomène dépasse Renault. Valeo, Forvia, Delair et d'autres entreprises sont désormais associées à cette politique.
Cette évolution prend une dimension particulière dans un secteur automobile confronté depuis des années aux fermetures d'usines, aux suppressions d'emplois et aux restructurations. Les mêmes capacités industrielles qui étaient présentées comme insuffisamment rentables pour certaines productions civiles deviennent soudainement stratégiques lorsqu'elles peuvent être utilisées pour le réarmement.
Le problème n'est pas l'absence de capacités productives. Le problème est leur destination et la classe sociale qui en décide. Est-ce que ce sera l’oligarchie capitaliste fauteuse de guerre, ou la classe ouvrière française et internationale en lutte contre la guerre?
France, Union européenne et Ukraine : une base industrielle de guerre
La transformation française s'inscrit dans une restructuration européenne beaucoup plus large. L'Union européenne ne cherche plus seulement à acheter des armes pour soutenir l'Ukraine : elle cherche à construire une base industrielle de défense européenne.
Le programme SAFE peut fournir jusqu'à 150 milliards d'euros de prêts destinés aux investissements militaires. Le programme EDIP dispose quant à lui de 1,5 milliard d'euros pour renforcer les capacités industrielles européennes et développer les coopérations avec le régime fantoche d’extrême-droite ukrainien de Zelensky.
L'Ukraine occupe une place croissante dans cette restructuration. Après plusieurs années de guerre, son industrie a développé des capacités importantes dans les drones, les systèmes autonomes et la guerre électronique. L'Union européenne, cartel de puissances européennes au service de leurs bourgeoisies respectives, cherche désormais à intégrer ces capacités à son propre appareil industriel.
La coopération franco-ukrainienne suit la même logique, avec le développement de productions sous licence et de projets industriels communs.
L'Ukraine n'est donc plus seulement considérée comme un pays auquel l'Europe fournit des armes dans le but qu'elle mène une guerre par procuration pour le compte des puissances impérialistes. Elle devient progressivement un partenaire industriel de la défense européenne.
Une division du travail militaire se dessine : la France conserve ses capacités dans les missiles, l'aéronautique, les radars et les systèmes complexes ; l'Ukraine apporte son expérience du champ de bataille et ses capacités dans les drones et la guerre électronique ; l'Union européenne fournit une partie du financement et organise l'intégration industrielle. La distinction entre « aide à l'Ukraine » et « réarmement européen » vole en éclats. L’Ukraine sert de chair à canon et de main d’oeuvre bon marché à l’impérialisme européen.
Une capacité industrielle construite pour soutenir l'Ukraine devient simultanément une capacité supplémentaire pour l'industrie européenne de défense. Les technologies développées dans la guerre sont réintroduites dans les programmes européens, tandis que les commandes européennes permettent aux industriels d'augmenter leurs capacités.
L'aide militaire devient donc également un instrument de restructuration de l'industrie européenne.
La bureaucratie syndicale au cœur de l'économie de guerre
Cette transformation ne pourrait cependant être menée sans modifier profondément l'organisation du travail. Augmentation des cadences, équipes supplémentaires, travail de nuit, heures supplémentaires, flexibilité et réorganisation des ateliers doivent être négociés avec les représentants syndicaux. C'est ici que se pose la question du rôle de la bureaucratie syndicale.
Sous couvert de défendre les emplois, ou en avançant des prétextes nationalistes sur la souveraineté industrielle ou la souveraineté européenne, les appareils syndicaux participent aux discussions permettant aux entreprises d'augmenter leur production militaire.
En réaction au discours de Macron sur la Défense et l'Ukraine en mars 2025, Sophie Binet, secrétaire de la CGT, qui se présente comme « oppositionnelle », a soutenu la guerre de l'OTAN contre la Russie.
Elle prenait acte de « la mort de l'OTAN », évoquant les tensions de plus en plus ouvertes entre l’Union européenne et le gouvernement Trump, pour ensuite défendre une industrie de défense européenne au prétexte qu’elle serait indépendante de Washington : « Cela commence par défendre notre industrie européenne. Ce n'est pas possible. On ne peut pas nous parler matin, midi et soir d'économie de guerre et laisser mourir notre industrie. »
Elle déplorait que l'État refuse de nationaliser l'entreprise chimique Vencorex et a appelé à défendre le projet de coopérative des salariés.
Cette situation révèle une contradiction entre la présentation de certaines organisations comme opposées à la guerre et leur participation concrète aux mécanismes permettant d'augmenter la production militaire. La question est : à quelle politique ces négociations servent-elles ?
Lorsqu'un accord permet d'augmenter les horaires, les cadences ou la flexibilité afin de produire davantage d'armes, il contribue objectivement à la transformation de l'entreprise en composante de l'économie de guerre, quelles que soient les déclarations pacifistes qui l'accompagnent. La bureaucratie syndicale sert ainsi d'intermédiaire visant à endormir les travailleurs quant aux projets de guerre de l'État et les directions industrielles.
« Défendre l'emploi » par la guerre
Cette politique peut être présentée sous couleur nationaliste, comme une défense de l'industrie française : mieux vaudrait produire en France que dépendre de fournisseurs étrangers ; les investissements militaires permettraient de préserver les emplois ; la France devrait maintenir sa souveraineté technologique.
Mais cette logique chauvine, qui coupe les travailleurs de leurs frères et sœurs de classe dans d’autres pays, enferme les travailleurs dans un faux choix : accepter la destruction des emplois ou accepter leur transformation en emplois liés au réarmement et l’escalade militaire.
Les mêmes usines, les mêmes machines et les mêmes compétences pourraient pourtant être mobilisées pour produire des logements, des transports collectifs, des infrastructures énergétiques, des équipements médicaux ou des machines-outils.
La question n'est donc pas de savoir si les travailleurs ont besoin d'emplois. La question est : qui décide de ce que produit la société et dans quel but ? Et comment les travailleurs peuvent-ils stopper une escalade militaire entre puissances nucléaires qui mène au désastre?
La bureaucratie syndicale laisse le contrôle de l’outil industriel aux mains de l'État capitaliste et des directions des grands groupes. Elle cherche à négocier les conditions sociales de la militarisation, non pas à s’y opposer frontalement.
Valentin Rodriguez, secrétaire général de FO Métallurgie, voit dans la production de guerre un levier d'emploi : « Parce que c'est l'un des rares secteurs où l'on peut se dire que l'activité ne sera jamais délocalisée. La France a compris qu'elle avait besoin de rester souveraine sur les compétences comme sur la chaîne d'approvisionnement. »
Et il poursuit : « Mais il nous faut rester souverain dans la défense. En outre, c'est une industrie qui propose des emplois de qualité, bien payés, ce sont des cotisations pour la Sécurité sociale, tout le monde est gagnant. »
Il est impossible pour les travailleurs de s’opposer à la militarisation de la société et à l’escalade de la guerre sous le contrôle des directions syndicales. Celles-ci participent aux négociations institutionnelles et aux comités d’entreprise dans lesquels se prennent les décisions sur la militarisation de l’industrie. Leur raison d’être sociale ainsi que les privilèges matériels et budgets auxquels elles ont accès proviennent du fait qu’elles négocient autour des emplois, investissements, horaires, primes, restructurations, etc pour la guerre.
Les dirigeants syndicaux peuvent afficher parfois des convictions pacifistes ou leur opposition à telle ou telle mesure d’austérité. Mais leur politique découle non pas des sentiments qu’ils affichent, mais des intérêts matériels qui poussent cette bureaucratie petite bourgeoise à participer à la gestion capitaliste et donc, à présent, à l’escalade militaire.
Pour une rupture révolutionnaire avec la bureaucratie syndicale
Ce rôle implique nécessairement la participation et la complicité des dirigeants syndicaux non seulement dans les projets d’escalade militaire, mais aussi dans les préparatifs d’attaques sociales visant les travailleurs et les classes moyennes.
La militarisation de l'industrie implique une intensification de l’austérité. Les gouvernements européens demandent aux populations de réduire les dépenses publiques afin de financer le réarmement. La réforme des retraites de 2023 de Macron a été imposée à la classe ouvrière en grande partie pour financer la loi de programmation militaire. Le gouvernement Macron prépare à présent une nouvelle attaque contre les retraites pour financer l'économie de guerre.
Une véritable lutte contre la guerre ne peut donc pas être séparée de la lutte contre l'austérité et les restructurations industrielles. Elle ne peut pas davantage être confiée aux appareils syndicaux nationaux qui négocient les conditions de la militarisation.
Les travailleurs doivent pouvoir décider collectivement de l'utilisation des capacités productives. Cela implique la construction de comités de travailleurs démocratiquement contrôlés, indépendants des appareils syndicaux et capables de discuter des cadences, des horaires, des investissements et de la destination de la production.
Cette lutte ne peut rester limitée à une entreprise ou à un pays. Le travailleur français n'a pas les mêmes intérêts que les actionnaires français des groupes d'armement. Le travailleur ukrainien n'a pas les mêmes intérêts que Zelensky, et le travailleur russe n'a pas les mêmes intérêts que l'oligarchie russe ou le travailleur américain les mêmes intérêts que Trump.
Les chaînes de valeur et de production sont transnationales. L'industrie française est désormais intégrée à une industrie européenne, ukrainienne et internationale. La bourgeoisie s’en sert pour préparer des guerres même plus dévastatrices, mais les travailleurs peuvent s’en servir pour s’unifier internationalement et stopper les guerres impérialistes.
Il faut construire l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC), comme organe démocratique de la lutte des classes au XXIe siècle. La construction de cette organisation est inséparable, toutefois, d’une lutte politique pour construire un mouvement antiguerre et pour le socialisme parmi les travailleurs.
Elle exige une rupture politique avec la bureaucratie syndicale, le nationalisme économique et la soumission à une classe dirigeante qui demandent aux travailleurs de choisir entre la destruction de leurs emplois et une escalade militaire catastrophique.
Prendre le contrôle de l’industrie, pour les travailleurs, implique l’expropriation de l’industrie d’armement, des grands groupes, et des grandes banques et leur nationalisation sous contrôle ouvrier. C’est la seule réaction viable pour les travailleurs face aux mensonges bourgeois sur une «défense de l’emploi» via la guerre totale. Mais cela implique le transfert du pouvoir à la fois économique et politique aux organisations de lutte ouvrière, en clair, la révolution socialiste et les Etats-Unis socialistes d’Europe.
Pour mener une telle lutte, les travailleurs et les jeunes favorables à une politique antiguerre complètement indépendante des appareils syndicaux nationaux et à une lutte pour le socialisme doivent se grouper en une avant-garde révolutionnaire. C’est la tâche que se donnent le Comité international de la IVe Internationale et sa section française, le Parti de l’égalité socialiste.


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