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La France abrite la dernière population mondiale de ce poisson : 1,6 million d’alevins lâchés depuis 1995 pour aucune naissance sauvage

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Pendant que l’on s’émeut à juste titre du sort des ours polaires ou des rhinocéros, l’esturgeon européen survit dans une indifférence quasi générale, maintenu en vie par une intervention humaine de tous les instants. Comment un animal présent sur Terre depuis l’époque des dinosaures a-t-il pu se retrouver dans une impasse aussi vertigineuse ? Et surtout, pourquoi, malgré des décennies d’efforts et plus d’un million et demi d’alevins relâchés, aucun bébé esturgeon né en pleine nature n’a-t-il été formellement observé depuis près de trente ans ?

À retenir

  • L’esturgeon européen (Acipenser sturio), espèce vieille de 200 millions d’années, ne survit plus que dans le bassin de la Gironde, seule population sauvage au monde
  • L’écloserie de Saint-Seurin-sur-l’Isle, pilotée par l’INRAE, produit artificiellement des alevins à partir de géniteurs captifs pour compenser l’absence de reproduction naturelle
  • Aucune ponte sauvage n’a été confirmée depuis 1994, malgré des signes encourageants observés depuis 2020 chez certains géniteurs se dirigeant vers des frayères potentielles

Un poisson préhistorique au bord du gouffre

L’esturgeon européen, dont le nom scientifique est Acipenser sturio, appartient à une lignée vieille d’environ 200 millions d’années. Autant dire qu’il a côtoyé les derniers grands dinosaures avant de traverser, presque inchangé, toutes les grandes extinctions de l’histoire de la vie sur Terre. Ce poisson migrateur pouvait autrefois dépasser les trois mètres de long et peser plusieurs centaines de kilogrammes, un colosse tranquille qui remontait les fleuves européens pour s’y reproduire, de la Baltique jusqu’à la Méditerranée. Aujourd’hui, cette même espèce ne subsiste plus que grâce à une poignée d’individus concentrés dans un seul bassin fluvial, celui de la Garonne et de la Dordogne, qui se rejoignent dans l’estuaire de la Gironde. La surpêche, la construction de barrages qui ont bloqué l’accès aux zones de frai historiques, et la dégradation générale de la qualité des eaux ont eu raison, en quelques décennies seulement, d’une espèce qui avait pourtant traversé les âges géologiques sans encombre.

Le signal d’alarme est devenu si fort que la France a instauré une protection intégrale de l’espèce dès 1982, suivie par une protection à l’échelle européenne en 1988. Mais ces mesures, bien qu’indispensables, sont arrivées trop tard pour inverser une tendance déjà bien engagée. Dans les années 1990, les derniers spécimens sauvages encore capturables ont été prélevés dans un ultime espoir : celui de les utiliser comme géniteurs pour tenter des reproductions assistées, faute de retours suffisants d’individus adultes dans le milieu naturel.

La Gironde, dernier refuge d’une espèce presque effacée

Le choix de la Gironde comme théâtre de cette histoire n’a rien d’un hasard. Ce vaste estuaire, à cheval entre la Charente-Maritime, la Gironde et une partie de l’Aquitaine, constituait historiquement l’une des dernières grandes zones de reproduction de l’esturgeon européen en Europe de l’Ouest. C’est précisément là que les derniers géniteurs sauvages ont été observés avant que la population ne s’effondre définitivement. Depuis, cette population girondine est classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature, le niveau de menace le plus élevé juste avant l’extinction pure et simple.

Ce qui rend la situation particulièrement singulière, c’est qu’il ne s’agit pas ici d’une population parmi d’autres qu’il faudrait protéger en priorité. Il s’agit de la totalité de ce qui reste de l’espèce à l’échelle mondiale. Aucune autre rivière, aucun autre pays ne peut aujourd’hui revendiquer la présence d’esturgeons européens sauvages. La Gironde n’est donc pas un simple sanctuaire parmi d’autres : elle est, littéralement, le dernier maillon reliant cette espèce à son avenir.

L’écloserie qui fabrique des poissons que la nature ne fait plus naître

Face à l’absence de reproduction naturelle, les scientifiques ont dû imaginer une solution radicale : recréer artificiellement ce que le fleuve ne parvenait plus à produire seul. C’est dans ce contexte qu’est née l’écloserie de Saint-Seurin-sur-l’Isle, en Gironde, pilotée notamment par l’INRAE. Ce lieu, presque unique au monde, fait office de véritable maternité de secours pour l’espèce. Les géniteurs conservés en captivité, descendants directs des derniers individus sauvages capturés dans les années 1990, y sont utilisés pour produire des œufs, puis des alevins, destinés à être relâchés dans le milieu naturel.

Le premier lâcher a eu lieu dès 1995, avec 9000 alevins relâchés dans le bassin girondin. Mais la véritable avancée est survenue en 2007, avec la première reproduction assistée réussie à partir de spécimens nés en milieu naturel puis conservés en captivité pendant des années. Entre 2007 et 2014, plusieurs campagnes ont ainsi permis de relâcher environ 135 000 juvéniles au niveau des sites avals des anciennes frayères de la Garonne et de la Dordogne. Une étape supplémentaire, particulièrement symbolique, a été franchie en 2022 : pour la première fois après quinze ans d’efforts, une reproduction assistée a été réalisée à partir d’individus eux-mêmes nés en captivité depuis 2007, preuve que le cycle de vie complet peut désormais être bouclé en écloserie.

Trente ans de lâchers, zéro reproduction naturelle : où en est l’espoir

Depuis ce premier lâcher de 1995, ce sont désormais environ 1,6 million d’alevins qui ont été relâchés dans le bassin de la Gironde, le dernier lâcher recensé remontant à début octobre 2023, sur la Garonne et la Dordogne, dans le cadre d’un suivi coordonné par MIGADO, l’INRAE et la DREAL Nouvelle-Aquitaine. Malgré cet effort colossal, aucune ponte sauvage n’a été formellement confirmée depuis 1994. Autrement dit, chaque esturgeon relâché grandit, migre, revient parfois dans l’estuaire à l’âge adulte, mais aucun d’entre eux n’a encore été surpris en train de se reproduire spontanément dans le fleuve.

Il existe toutefois des signes qui nourrissent un espoir prudent. Depuis 2020, les pêcheurs professionnels observent que certains géniteurs issus des lâchers se dirigent vers des zones identifiées comme des frayères potentielles, un comportement qui laisse penser que le cycle naturel pourrait, à terme, se réenclencher. Mais ce comportement, bien qu’encourageant, ne constitue pas une preuve de reproduction effective. Le signal tant attendu par les scientifiques, celui d’une première ponte confirmée en milieu sauvage, reste à ce jour le chaînon manquant. Il est pourtant jugé essentiel à la survie à long terme de l’espèce, car un animal maintenu artificiellement en vie génération après génération finit toujours par poser la question de sa véritable autonomie.

Trente ans après le premier lâcher, l’esturgeon européen incarne à la fois une réussite technique remarquable et une forme d’échec silencieux : celui d’un écosystème qui ne parvient plus, seul, à accueillir le retour de l’une de ses espèces les plus anciennes. La Gironde continue de jouer son rôle de dernier refuge, l’écloserie de Saint-Seurin-sur-l’Isle poursuit patiemment son travail de maternité de substitution, et chaque campagne de lâcher entretient une flamme fragile. Reste à savoir si, un jour prochain, le fleuve retrouvera de lui-même la capacité de faire naître ce géant discret, ou si l’espèce restera durablement suspendue à la main de l’homme pour continuer d’exister.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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