Sous les champs de la Charente-Maritime, à 15 mètres de profondeur, dort un ouvrage que Rome a taillé dans la roche il y a plus de deux mille ans. L’aqueduc de Saintes, l’un des plus anciens de France, mesure 17 kilomètres et reste inaccessible au grand public, enfoui sous terre. Personne ne peut le voir. Presque personne. Et c’est précisément ce paradoxe qui le rend si fascinant.
À retenir
- Une ville romaine de 6 000 habitants a commandé un ouvrage colossal dont le tracé s’étend sur 17 kilomètres
- Les ingénieurs romains ont maintenu une pente inférieure à 1 mm par mètre sur toute la distance : comment ont-ils mesuré avec tant de précision ?
- Le monument est classé au patrimoine depuis 2011, protégé par sa profondeur, mais son secret final reste unsolved
Sommaire
- Une capitale gauloise assoiffée de grandeur
- Un génie souterrain taillé dans la roche calcaire
- Interdit au public, mais vivant sous nos pieds
- La 3D pour voir ce que l’œil ne peut atteindre
Une capitale gauloise assoiffée de grandeur
Mediolanum (Saintes en Charente-Maritime) était la capitale de la Gaule Aquitaine au début du Haut Empire romain, et s’est dotée vers -20/-10 d’un premier aqueduc, le premier dans la nouvelle province d’Aquitaine, pour alimenter les thermes et les fontaines publiques de la ville. Une métropole antique qui jouait dans la même cour que Lyon ou Bordeaux, avec les ambitions urbaines qui vont avec.
Le premier aqueduc, construit sous le règne d’Auguste par les militaires romains, mais aussi par des artisans maçons, enduiseurs et tailleurs de pierre, alimentait en eau les 6 000 à 8 000 habitants de Mediolanum. L’aqueduc le plus ancien, construit à la toute fin du Ier siècle avant notre ère, amenait dans la ville les eaux de la Font-Morillon, située dans l’actuelle commune de Fontcouverte. Seize kilomètres depuis une source forestière jusqu’aux thermes de la ville : à l’époque, c’est l’équivalent d’un projet de ligne de TGV.
Mais la ville grandit. Vers la moitié du 1er siècle, un nouvel aqueduc permit d’amener à Saintes les eaux abondantes des sources de Vénérand et du Douhet, situées à une quinzaine de kilomètres, pour assurer un débit de 120 000 m³ d’eau par jour. Quarante fois plus. Les ingénieurs romains ne faisaient pas dans la demi-mesure.
Un génie souterrain taillé dans la roche calcaire
L’aqueduc est situé à 90 % en partie souterraine ; la seule partie aérienne se trouve sur le golf de Saintes, où se dressent les anciennes arches du pont de l’aqueduc. Ce que l’on voit depuis la surface ne représente donc qu’une infime fraction du monument. Le reste, c’est un monde parallèle creusé sous les vignes et les champs de blé.
Alternant entre des tunnels, des rigoles ou des ponts selon la morphologie du terrain, l’eau circule par gravité le long d’une pente régulière et très faible : moins d’1 mm par mètre. Ce détail technique mérite qu’on s’y arrête. Moins d’un millimètre de dénivelé par mètre parcouru. Pour maintenir ce gradient constant sur 17 kilomètres à travers collines, vallons et sous-sols calcaires, les arpenteurs romains ont réalisé un exploit de mesure que bien des ingénieurs modernes regardent avec respect.
La galerie souterraine du Plantis, dite des Neuf Puits, est voûtée en plein cintre sur une longueur de 500 mètres, dont le canal était établi jusqu’à plus de 17 mètres sous la surface du sol. La plus grande partie de la structure est une canalisation maçonnée à fleur de terre ou souterraine, creusée dans le rocher et munie d’évents et de puits de visite. Les aqueducs de Saintes comprennent ainsi sept tunnels sur leur parcours. Sept. Un réseau souterrain digne d’un métro antique.
Les hauteur et largeur des galeries varient d’un site et d’une époque à l’autre ; certaines dépassent 2 mètres de haut et de large alors que d’autres font moins d’un mètre de hauteur. On passe, littéralement, d’une cathédrale souterraine à un conduit où il faut ramper. Un étudiant qui a pu y descendre témoigne : « c’est exigu, c’est bien construit et très bien conservé pour l’époque. »
Interdit au public, mais vivant sous nos pieds
Ce précieux vestige n’est pas visible du grand public : il est enfoui à 15 mètres sous terre et n’est accessible que par un ascenseur de fortune. Aucune visite guidée, aucun billet à acheter, aucune signalétique. Le monument dort, protégé autant par sa profondeur que par l’indifférence générale. Pour des millions de touristes qui traversent Saintes chaque année pour admirer son arc de Germanicus ou son amphithéâtre, l’aqueduc reste une abstraction.
Classé au titre des Monuments historiques depuis 2011 dans son intégralité, c’est le seul aqueduc gallo-romain de France à bénéficier d’une telle protection. Classé, protégé, et pourtant invisible. Le comble du patrimoine caché.
Ce qui rend la situation plus complexe encore : le trajet de l’aqueduc est connu jusqu’à l’entrée de la ville, aux lieux-dits La Grève et la Grille, au sommet d’un coteau qui domine la vallée de la Charente depuis la rive droite. Mais on ignore encore comment le fleuve était franchi et comment l’aqueduc gagnait le réservoir final de distribution de l’eau sur le haut de la ville, sur la rive gauche. Deux mille ans après sa construction, l’aqueduc garde encore une part de mystère.
La 3D pour voir ce que l’œil ne peut atteindre
La Société d’Archéologie et d’Histoire de Charente-Maritime a entrepris de créer des images en 3D pour permettre au grand public de découvrir cette perle de l’histoire. Elle s’est associée avec le lycée Sillac d’Angoulême pour modéliser en 3D la partie souterraine, ce qui permettra de la rendre visible au grand public. Des étudiants en BTS géomètre ont ainsi descendu leurs instruments de mesure dans les entrailles de la Charente-Maritime, relevé chaque voûte, chaque creux, chaque irrégularité de la roche.
Les techniques de construction du tunnel romain, taillé dans la roche calcaire, font l’admiration des spécialistes de l’Antiquité : on trouve une alternance de constructions maçonnées avec une voûte en berceau directement taillée dans la roche. Deux techniques, utilisées selon les contraintes locales du sous-sol, parfois alternées à quelques mètres d’intervalle. Une adaptabilité qui dément l’image d’une Rome toujours uniforme dans ses méthodes.
Un troisième aqueduc, dont la chronologie reste à préciser, a été mis au jour en 2010 et n’est pas encore daté. Bernard Bourgueil, de la Société d’archéologie et d’histoire de la Charente-Maritime, avait relancé les fouilles en 2003 avec des équipes de bénévoles. Parallèlement, Jean-Louis Hillairet, archéologue à l’Inrap de Bordeaux, avait découvert en prospectant à Fontcouverte ce troisième aqueduc superposé aux premiers, ainsi que de nombreux puits comblés. Trois systèmes hydrauliques successifs, construits sur plusieurs siècles, pour alimenter une ville qui ne cessait de croître. Sous les champs de Charente-Maritime, l’histoire romaine s’empile littéralement.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | museedupatrimoine.fr


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