Près de Saint-Malo, la Rance n’est plus tout à fait une rivière. Depuis le milieu des années 1960, un barrage ferme son estuaire et transforme le va-et-vient des marées en électricité, jour après jour, sans interruption. Le principe tient en une phrase : les turbines installées dans l’ouvrage tournent à la fois quand la mer monte et quand elle redescend, captant l’énergie du mouvement dans les deux sens plutôt que dans un seul. C’est cette réversibilité qui a fait de l’installation une pionnière mondiale, toujours en service six décennies plus tard.
À retenir
- Une usine française pionnière exploite les marées depuis plus de 60 ans, mais reste isolée mondialement
- Le secret révélé : ce n’est pas la technique qui a bloqué d’autres projets, mais quelque chose que personne n’avait anticipé
- L’estuaire a payé un prix caché que les ingénieurs des années 1960 ne pouvaient pas mesurer
Sommaire
- Un chantier mené à sec, au cœur d’un estuaire vidé de son eau
- Un estuaire qui n’a jamais retrouvé son visage d’avant
- Pourquoi la France n’a jamais recommencé l’expérience
Un chantier mené à sec, au cœur d’un estuaire vidé de son eau
Construire une usine capable d’exploiter la marée suppose un paradoxe de départ : il faut travailler au sec, là où l’eau circule en permanence. Les ingénieurs ont donc choisi d’isoler totalement le site avant même de poser la première pierre. Durant les deux premières années, les travaux visent à créer une zone sèche où l’usine pourra être construite, en installant deux batardeaux provisoires de part et d’autre du site actuel. Ces digues temporaires reposaient sur une prouesse technique signée de l’ingénieur Albert Caquot : des gabions de palplanches ancrés sur des caissons circulaires en béton armé de 19 mètres de diamètre.
La coupure a été radicale. De 1963 à 1966, la Rance fut totalement coupée de la mer afin de permettre aux constructeurs de travailler sur un chantier complètement asséché, transformant la ria en un vaste plan d’eau privé de tout mouvement. La construction proprement dite de l’usine a pu démarrer le 20 juillet 1963, une fois cette coupure achevée. Trois ans plus tard, le 26 novembre 1966, le général de Gaulle inaugurait l’ouvrage. À l’époque, personne ne mesurait vraiment ce que cette parenthèse allait coûter à la vie de l’estuaire : une coupure aussi brutale a eu des conséquences immédiates sur la faune, alors qu’aucune étude d’impact n’existait pour l’anticiper. Un détail qui en dit long sur l’époque : à l’époque de la conception et de la mise en œuvre d’un tel chantier, le droit de l’environnement était quasi inexistant, si bien que les travaux furent lancés sans contrainte d’ordre environnemental et sans évaluation de leur impact sur la nature.
Un estuaire qui n’a jamais retrouvé son visage d’avant
Une fois le barrage en fonctionnement, le mal ne s’est pas arrêté avec la fin du chantier. Le barrage est responsable de l’envasement progressif de l’estuaire de la Rance, principalement en raison de la diminution de l’amplitude des marées et de l’augmentation du niveau d’eau moyen à son amont. Concrètement, l’ouvrage retient un volume d’eau qui ne redescend jamais tout à fait : la réduction du marnage induit dans l’estuaire le maintien, quelle que soit la marée, d’un volume d’eau résiduel d’environ 65 millions de mètres cubes, comparable à un « fond de cuve », qui joue un rôle important dans l’accélération de l’envasement. Les plages de sable blanc d’autrefois se sont peu à peu recouvertes de vase, avec des accumulations pouvant atteindre 3 mètres, transformant les plages de sable blanc en vasières.
La faune, elle aussi, a changé de visage. Le lançon et la plie ont disparu, mais le bar et la seiche (localement appelées « morgate » ou « margate ») remontent de nouveau le fleuve. Le mécanisme est presque darwinien : les espèces plus petites et plus rapides constituent la majeure partie de la faune, leur vivacité permettant de passer à travers les hélices du barrage, chose impossible pour les espèces plus lentes. Deux épisodes récents illustrent à quel point l’estuaire reste un espace disputé entre nature et ouvrage industriel. Un phoque commun a réussi à traverser le barrage, par l’écluse ou les groupes bulbes, et réside depuis 2001 dans le secteur de Mordreuc, malgré les multiples tentatives des vétérinaires d’Océanopolis de le réintroduire dans son environnement. Plus spectaculaire encore, le 9 février 2023, une jeune baleine à bosse de sept à dix mètres s’est retrouvée piégée dans l’estuaire de la Rance après avoir passé le barrage de l’usine marémotrice.
Pourquoi la France n’a jamais recommencé l’expérience
Voilà la vraie question que pose la Rance, plus de soixante ans après son inauguration : si la technique fonctionne et si la ressource, la mer, ne manque pas le long des côtes bretonnes ou normandes, pourquoi aucun autre projet de cette ampleur n’a-t-il vu le jour en France ? La réponse tient à trois facteurs qui se cumulent. D’abord, la rareté des sites adaptés : il faut un marnage suffisant et un estuaire physiquement fermable, une combinaison que l’on ne retrouve qu’à quelques endroits sur la planète, comme la baie de Fundy au Canada ou l’estuaire de la Severn au Royaume-Uni. Ensuite, le coût pharaonique de ce type de chantier, amorti seulement sur plusieurs décennies, un horizon peu compatible avec les logiques d’investissement actuelles. Enfin, et c’est sans doute le frein décisif, l’impact environnemental documenté à la Rance a servi de repoussoir : les usines marémotrices d’envergure dans le monde se comptent sur les doigts d’une main, en cause les coûts et les impacts environnementaux.
Le cas britannique le confirme. Le projet de barrage sur l’estuaire de la Severn, envisagé à plusieurs reprises pour exploiter l’un des plus forts marnages d’Europe, a fini par être abandonné à chaque fois pour les mêmes raisons écologiques que celles observées en Bretagne. Aujourd’hui, quatre centrales de ce type fonctionnent dans le monde, dont la plus importante reste celle de la Rance, qui représente à elle seule 90 % de la production mondiale d’énergie marémotrice. Un chiffre qui résume à lui seul l’isolement de l’ouvrage breton : la France a ouvert la voie en 1966, et le monde entier, y compris la France elle-même, a préféré ne pas la suivre.
Reste un paradoxe que peu de visiteurs connaissent en traversant le barrage en voiture, puisque la route qui relie Saint-Malo à Dinard passe directement dessus : l’ouvrage a fait disparaître les marées naturelles de l’estuaire. Les marées naturelles ont disparu, l’horaire des marées et leur niveau étant désormais décidés par EDF. Un fleuve dont on programme chaque jour la respiration, cela ne s’était jamais vu avant la Rance, et cela ne s’est guère revu depuis.
Sources : envieabeziers.info | structurae.net


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